Greetings

Brian De Palma, 1968 (Etats-Unis)




Alors qu’il commençait par le court-métrage et s’y essayait encore (Woton’s wake, 1962, Jennifer, 1964, Bridge that gap, 1965, etc.), Brian De Palma démarra en 1963 son premier long, The wedding party, avec un certain Robert De Niro à l’affiche. Toutefois ce premier film ne fut achevé, faute de budget, qu’en 1969 après le succès de Greetings (qui rapporta plus de 3 millions de dollars et obtint l’Ours d’argent à Berlin en 1969). C’est en effet Greetings, tourné en tout juste deux semaines, en 16 puis 35 millimètres, avec un budget réduit à seulement 40 000 $ et en grande partie improvisé par ses trois principaux acteurs (De Niro, Johnathan Warden et Gerrit Graham) qui lança la carrière du cinéaste… Et ce malgré avoir été classé X par la censure, à cause de ses nombreuses scènes de nu !

Entre le début du tournage de The wedding party (les tout débuts de De Niro, plus de dix ans avant son association avec Scorsese) et sa sortie, c’est-à-dire en six ans, bien des choses avaient changé aux Etats-Unis : l’assassinat de Kennedy, la lutte des Noirs pour l’obtention de leurs droits civiques et la guerre du Vietnam… C’était aussi la naissance dans les campus du mouvement Flower power et Greetings se voulait le reflet de cette jeunesse new-yorkaise et de la contre-culture qu’elle représentait : un film qui, à la manière d’un Godard, contestait toutes les règles du cinéma traditionnel… Une farce qui tournait en dérision les idéaux, les utopies des années 1960. Il faut dire que De Palma (qui fait ici une courte apparition) habitait à l’époque Greenwich Village et se retrouvait au cœur d’une vie artistique bouillonnante, fréquentant par exemple Andy Warhol. Quoi qu’il en soit, le cinéma de De Palma prit véritablement naissance à New York durant cette décennie, inspiré par les grands réalisateurs italiens (Fellini, Antonioni, Pasolini…), anglais (Richardson, Schlesinger, Anderson…) et français (Godard, Truffaut, Chabrol…). Ils avaient tous ce point commun de proposer un cinéma plus libre, décomplexé, tourné dans la rue, en prise directe avec la réalité.

Greetings décrit la vie quelque peu nonchalante de trois amis new-yorkais s’efforçant d’échapper à leur incorporation militaire : Paul Shaw (Johnathan Warden), obsédé sexuel notoire, Jon Rubin (De Niro), voyeur et pseudo cinéaste et enfin Lloyd Clay (Gerrit Graham), un ancien drogué obsédé par l’assassinat du président Kennedy et par les thèses du complot qu’il inspire. Paul essaye de se faire passer pour un homosexuel, mais finalement renonce ; Jon prétend faire partie d’une organisation paramilitaire secrète ; Lloyd est perçu comme indésirable (trop extrémiste !) aux yeux de l’armée. Dans l’attente des décisions, chacun s’occupe à sa façon, Paul drague (au cours des premiers « rendez-vous électroniques » !), Lloyd enquête sur Kennedy et Jon filme de jeunes filles naïves en les faisant se déshabiller « au nom de l’art ».

Si ce film lança De Palma, il fit également connaître De Niro au public (sa prestation dans The wedding party était très anecdotique). Celui-ci sut tirer le meilleur profit des méthodes du cinéaste débutant. En effet, plusieurs semaines de répétitions enregistrées en vidéo, puis analysées, laissèrent place à beaucoup d’improvisation. Cette liberté accordée à l’acteur permit également à De Niro de composer son personnage à sa guise. Ainsi décida-t-il de porter d’inquiétantes lunettes et une moustache d’adolescent lubrique, le tout surmonté d’une chevelure des plus désordonnées. De Niro l’acteur de composition était né, de même que son image de prédilection comportant une ambivalence morale certaine.

Pour toutes ces raisons, Greetings aujourd’hui ne relève pas tout à fait de l’anecdote. Quasi premiers pas d’un futur grand réalisateur et d’un non moins grand acteur, produit dans un contexte historique et social complexe, ce film est à la fois réaction, contestation et impulsion… De celles qui promettent de futurs chefs-d’oeuvre.




Informations recueillies dans les textes suivants :
– Luc Lagier, Les mille yeux de Brian De Palma, Paris, Dark Star, 2003 ; ressorti aux éd. Cahier du cinéma en 2008.
– Michel Cieutat, Christian Viviani, Pacino – De Niro : regards croisés, Nouveau Monde éditions, 2005 (première éd. en 2000).
– Olivier Bitoun, art. « Greetings » sur le site Dvdclassiks, édité le 9 mars 2012.

A propos de l’ouvrage de Luc Lagier, lire l’entretien réalisé en 2003 par Bernard Payen et Cécile Giraud et paru sur le site Objectif-cinema ainsi que le compte rendu qu’en a fait Romain Desbier pour Dvdclassik en 2008.

Une réponse à “Greetings”

  1. Revu récemment (comme beaucoup des premiers De Niro). Anecdote pas anodine : à la 78ème minute, devant le bureau de recrutement DePalma, acteur, s’adresse à DeNiro : « You’re talking to me ? ». Oui, je l’avais jamais remarqué mais cette première phrase-culte a été prononcée par DePalma à DeNiro dans ce film !

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