First man

Damien Chazelle, 2018 (États-Unis)

Aucun ciel étoilé dans First man. Quand Armstrong pointe son sextant vers le ciel, c’est sous un gouffre d’obscurité. Même en approche, après avoir parcouru 380 000 kilomètres, aucune magie n’attend les astronautes. On pouvait imaginer voir un disque blanc fendre l’écran de son immensité. Ce n’est pas le cas. Pas même le reflet scintillant de l’astre sur un casque. Seulement une pierre anthracite survolée et, plus prêt, une fois posé, une cendre sur laquelle laisser le motif d’une semelle. L’objectif Lune n’est jamais montré en majesté. Tandis que la mort annexe à son royaume le cœur du pilote, la Lune vue du sol terrestre n’est jamais pleine, toujours partielle, floue, en somme imparfaite, comme le deuil qu’elle symbolise.

Depuis qu’il a perdu sa toute petite fille Karen, Neil Armstrong (Ryan Gosling) cultive sa propre absence. D’ailleurs, à chaque fois qu’une des nombreuses missions Gemini ou Apollo, condamne un pair, parfois un ami, il s’éloigne un peu plus. On le voit s’enfermer dans ses calculs et son travail. Son corps est là mais lui perd progressivement le contact avec sa famille. Ses deux garçons n’existent pas tout à fait à ses yeux et malgré de jolis moments de complicité, Armstrong devient même distant avec sa femme (Claire Foy). On pense au père qu’interprète Brad Pitt dans The tree of life de Malick (2011). Armstrong a donc besoin de temps pour faire le deuil de sa fille et (si possible) se retrouver. C’est le sens que l’on donne au mouvement de 360° opéré par la caméra sur la lune. Il commence par lui, embrasse le vide de son point de vue et s’achève par lui. Puis, face à un cratère géant là-haut, il est comme dans un cimetière, face à la tombe de Karen. C’est probablement dans ce trou qu’Armstrong jette avec le petit bracelet de sa fille ce qui le retenait ailleurs loin de tout et loin des siens. Cependant, à la fin du film, une autre épreuve dont Damien Chazelle fait l’économie attend Armstrong : la place d’époux et de père qu’il lui faut reprendre.

Aucune étoile non plus depuis le sol lunaire. Pas même celles qui figurent sur la bannière américaine. On l’aperçoit bien ce drapeau planté près de l’engin spatial mais il est perdu dans le paysage. Chazelle et Josh Singer (qui écrit le scénario) privilégient le récit intime mais n’en oublient pas le contexte politique de l’époque : ni la Guerre Froide dans laquelle s’inscrit la course à la Lune depuis Kennedy, ni les oppositions américaines ravivées à chaque drame de la NASA, ni même les contestations sociales nombreuses. Les Américains ont décroché la Lune avant les Soviétiques mais l’histoire racontée rappelle parfaitement bien ce qu’il en a coûté. La liesse relayée par la presse et la télévision l’a peut-être emporté après le 21 juillet 1969 mais le film est loin de considérer l’événement comme une victoire. Le drapeau est à peine visible, complètement gris, à ce point qu’on dirait l’objet marqué à son tour par la disparition des astronautes qui ont aidé à la réalisation du programme spatial. Il nous plaît de croire aussi que si le drapeau est petit et gris, c’est que Chazelle et Steven Spielberg qui produit n’en oublient pas non plus le contexte politique actuel : avec D. Trump à la Maison Blanche, nulle victoire américaine n’est plus possible.

Alors que la première grande répétition générale d’Apollo 9 n’a même pas encore eu lieu, en 1968, 2001 : l’odyssée de l’espace ouvre au cinéma une autre porte vers les étoiles. Stanley Kubrick met à porter de main tout ce ce qui restera là-haut à jamais inaccessible à l’Homme. Bien plus tard, Alfonso Cuarón avec Gravity (2013) rappelle ce que sont les lois de la nature et ramène brusquement son héroïne et l’humain à la Terre. Dans Interstellar l’année suivante, Christopher Nolan repousse le deuil, arrange un adieu père-fille impossible et, à condition d’y croire un peu, ravive le rêve spatial. A bien scruter la constellation, et même s’il brille de façon moins intense, on trouve une place au First Man de Chazelle parmi ces films. Tout d’abord, First Man se rappelle joliment 2001 lors d’une valse de modules spatiaux. De plus, il rend compte avec réalisme de la précarité du matériel de l’époque et de la dangerosité des situations, ce que la mythologie de l’époque a eu tendance à occulter (comme dans Gravity, la vie ne tient qu’aux moyens mis à sa disposition ; voir aussi sur le sujet Apollo 13 d’Howard, 1995). Dans First Man donc, la conquête spatiale est à nouveau (ou toujours) permise mais, contrairement à Interstellar ou même Contact (Zemeckis, 1997), il ne s’agit pas de retrouver là-haut des êtres chers, ni ouvrir l’Homme à de nouveaux horizons. Ce qui était le cas dans Whiplash (2014) et La la la Land (2017), l’humain de Chazelle est empêché. Et puisque First man n’est pas qu’un film sur la course à la Lune on peut tenter de trouver une polysémie au titre. Cet Armstrong ne serait pas donc seulement le premier Homme à marcher sur la Lune. On peut le voir également comme le premier à faire l’expérience d’une simple vérité : partout où il va, l’humain traîne avec lui sa condition de mortel.

4 commentaires à propos de “First man”

  1. Dès qu’un film s’élève de la sorte, l’orbite existentialiste le guette. Il y a du 2001 assurément dans cette histoire (ces petites maquettes de vaisseaux qui valent tellement mieux que les effets numériques) comme, tu as raison de le rappeler, il y a du Gravity, voire même un peu de cet oublié de l’espace, Marooned avec Gregory Peck. La réussite de cette quête de l’impossible prend un goût amer, comme toutes les success stories jusqu’ici racontées dans les films de Chazelle. On attend la prochaine histoire sur une étoile morte, qui sait ?

  2. Il s’agit ici de dire au-revoir une dernière fois à la fille aimée au pays des morts (la lune). Un film qui fixe l’envers triste d’un évènement héroïque et s’inscrit en effet par les thèmes dans une lignée de films de SF récents. Les séquences spatiales sont très réussies. Si Armstrong devient plus distant avec ses fils, il reste différent du père sévère, à la présence pesante, de Tree of Life cependant. Il n’est au contraire pas assez présent.

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