First cow

Kelly Reichardt, 2020 (États-Unis)

LA FORTUNE D’UNE AMITIÉ CONTRE LE MYTHE

La relation amicale entre Cookie et King-Lu (John Magaro et Orion Lee) se noue à un comptoir sous le regard d’un bébé dans son couffin. Le bébé n’est pas à eux, il a été abandonné là un instant. Son père, William le Sage, a en effet été dans l’obligation de régler urgemment des comptes avec un marchand qui lui cherchait des noises ainsi qu’à d’autres importuns. On les oublie parce qu’ils sont hors-champ, mais alors que Cookie et King-Lu s’échangent des courtoisies, les clients du bar, eux, le père William et les rossards en question, se battent dehors. De temps en temps, les bruits de lutte ou, à la faveur d’un plan, les mouvements aperçus derrière nous les rappellent. La violence est présente mais elle à la marge, ce qui est rare dans un western. Le récit se déroule en Oregon vers 1820. La conquête de l’Ouest n’est pas achevée. Les échanges de coups de feu et les haines déclenchées avec la colonisation des territoires ne sont jamais très loin. Mais Kelly Reichardt les rejette la plupart du temps hors champ. De cette façon, dans son superbe film, la réalisatrice de La dernière piste (2010) fait voir autre chose de l’époque et du contexte. Derrière le mythe de la fondation des États-Unis, elle défriche un autre espace et ouvre une voie jusqu’à présent négligée.

Ainsi, Kelly Reichardt replace au centre des gestes, des attitudes et des personnages que le cinéma avait oubliés. Des trappeurs et des aventuriers de toutes sortes capables de s’émerveiller avec de simples beignets au miel et à la cannelle, un Indien qui marchande longuement un trajet en canoë en dialecte « chinuk wawa », deux femmes heureuses de pouvoir discuter entre elles quand les hommes sortent faire un tour après le thé… Citons encore le cuisinier qui donne un coup de balais avant d’aller cueillir quatre brins fleuris pour embellir la cabane de son ami. Pas tout à fait Gary Cooper ni John Wayne, Cookie et King-Lu s’affairent à leur quotidien, loin de la virilité figée durablement imposée dans le genre. Dans First Cow, les deux hommes que l’on suit n’ont rien d’exceptionnel que leur humanité. Ils détallent quand le danger devient trop grand et vivent simplement le reste du temps. On les voit discuter, rêver et planifier… Comme dans Wendy et Lucy (2008) ou Certaines femmes (2017), en fait dans tous ses films, Kelly Reichardt ne s’intéresse pas aux héros, mais à ses personnages qu’elle inscrit dans des environnements précis. Par définition, le western est propice à l’aventure et au surgissement de l’extraordinaire. Mais avec le changement de perspective de la réalisatrice, le genre à nouveau se transforme. Kelly Reichardt préfère l’ordinaire et fait resurgir une autre réalité de ce XIXe siècle nord-américain. Cookie et King-Lu font la cuisine, le ménage, vendent et troquent (des beignets ou des bottes, contre des boutons, des coquillages, des pièces découpées…). Dans l’attention que leur prête la caméra, ces gestes et ces attitudes surprennent au point de se demander si dans quelques scènes l’équipe du film ne s’adonne pas aussi à une sorte d’archéologie expérimentale. Il est vrai que le film commence à notre époque au bord de la rivière Oregon et que la découverte des deux squelettes enfouis sur la rive a pu nous donner l’idée.

«  Toute question qui ne peut être calculée ne vaut pas la peine d’être posée »

Des Indiens, des Irlandais, un Écossais à la solde d’un gouverneur anglais, des Asiatiques, Russes ou Chinois… Dans ce coin de territoire encore riche de tout ce que la nature à offrir, c’est un carrefour mondialisé que le film donne à voir. C’est aussi un foisonnement d’opportunités pour qui veut s’enrichir. L’esprit d’entreprise se développe avec la dynamique capitaliste de la conquête de l’Ouest mais ne prend pas ici appui sur de l’or ou du pétrole, qui sont d’autres clichés du genre et du mythe américain. La sensibilité de la cinéaste l’amène à faire d’autres choix qui deviennent sources de plaisir pour le spectateur. Cette fois, le pétrole c’est le lait tiré de la seule vache des environs et l’or est dans les beignets que Cookie prépare avec ce précieux lait. Cookie et King-Lu se retrouvent donc sur le petit marché local pour tirer profit de leurs préparations gourmandes. C’est judicieux et modeste.

C’est également d’autant plus frappant de penser que la violence peut naître de beignets et d’un clafoutis aux myrtilles. Alors que le colon prend ce qui lui plaît sans se soucier de personne et surtout pas des indigènes (dont il a fait ses domestiques et ses obligeants), le détenteur du pouvoir local, le Chief factor (Toby Jones), fait valoir son droit à la propriété privée sans même reconsidérer où se trouve son propre intérêt. Certes, pendant que King-Lu faisait le guet, Cookie a trait sa vache et lui a volé du lait pour préparer un gâteau. Mais c’est le Facteur chef qui l’avait sollicité pour cette pâtisserie à l’heure du thé, le clafoutis qu’il avait d’ailleurs trouvé délicieux. Une fois le méfait découvert, le petit propriétaire floué lance ses hommes armés à la poursuite des deux inoffensifs et met brutalement fin à leurs projets. De cette façon, s’il réussit à certains, l’esprit d’entreprise coûte cher aux plus pauvres. Présente sur le territoire colonisé et renaissant au libéralisme américain, la violence à laquelle les deux amis tentaient d’échapper finit par les rattraper.

La dernière piste d’abord, La première vache ensuite, deux westerns et deux films aux représentations absolument nouvelles. En s’attaquant aux extrémités du mythe (la « dernière », la « première »), Kelly Reichardt fait un bien fou au récit des origines et aux spectateurs à qui elle le raconte. La cinéaste a en plus la classe d’introduire son film par un poème de William Blake et d’offrir un rôle d’Indien à Gary Farmer et en VO : le lien avec Dead man de Jarmusch (1999) finit de nous combler.

4 commentaires à propos de “First cow”

  1. Beau texte Benjamin ! Pas mal de petites choses dedans qui diffèrent les retours que j’avais pu lire sur ce film, et qui en renouvellent la vision (« archéologie expérimentale », c’est tout à fait ça).

    Bonnes fêtes !

  2. Bonjour Benjamin, merci pour ce beau billet sur un film qui est passé trop inaperçu. Je suis fan de l’oeuvre de Kelly Reichardt depuis Wendy et Lucy. Une réalisatrice qui sort des sentiers battus. Bonne journée et bonne année 2022.

  3. Très beau texte en effet, qui nous cornaque sur la piste de ce western des « extrémités ». J’en reviens tout juste et cette épopée pâtissière wide across the Willamette enchante encore les papilles de mon esprit.

  4. Dans le livre Kelly Reichardt, L’Amérique retraversée (De l’incidence, Centre Pompidou, 2021), Judith Revault d’Allonnes étend le travail archéologique de la réalisatrice à toute une filmographie qui « révèle les strates superposées de l’histoire américaine à travers ce qui en affleure ». Le temps qu’elle prend avec ses personnages installés dans les paysages et les sillonnant donne à ressentir en quelque sorte la manière dont ses protagonistes « hantent l’environnement » (l’expression est utilisée par l’autrice à propos de Certaines femmes) et peut-être plus généralement dont l’humain marque le sol.

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