La Kinopithèque, Fantasmascope godardien

Répondons à l’initiative de Vincent d’Inisfree : du 2 au 9 décembre 2010, le « Corbucci-Godard Blogathon » est lancé. Je ne dirai rien de Corbucci que j’ignore totalement. Quant à Godard, difficile d’éviter le lieu commun… Un « fantasmascope godardien » ? Un titre qui fait peur pour cacher certaines facilités.


« La photographie c’est la vérité et le cinéma c’est la vérité 24 fois par seconde »
« Ce n’est pas une image juste mais juste une image » [1]


Tout au fond, une ombre. Nous étions au lycée ou peu après. Au cinéma l’ABC de Toulouse, nous allions voir un film de sabre japonais des années 1980. Avant le faux sang sur la toile, une bande-annonce absconse. Celle du dernier Godard qui nous amuse. Forcément. For ever Mozart. Mais j’avais entendu parler de Godard bien avant… Les Cahiers du cinéma, le grand frère, la Nouvelle Vague qu’il adore. « La Nouvelle Vague ? C’est Godard, un point c’est tout » [2]. La définition de R. Coutard n’a pas dû déplaire « au plus célèbre des oubliés »… Peut-être ce numéro des Cahiers sous mon coude [1] avait-il trainé assez longtemps pour que je le remarque (la seule fois où, enfant, j’avais ouvert la revue c’était pour une couverture sur la chauve-souris de Burton)… Quoi qu’il en soit le nom m’était familier. Des années après, Film socialisme, le premier film que je découvre en salle du cinéaste. C’est dans un cinéma des champs. Un petit endroit avec faux plafonds et estrade pour les représentations scolaires. Un petit endroit estampillé « art et essai » qui n’accueille chaque semaine qu’une douzaine d’amateurs. Alors Godard… Étions-nous seulement six ? Entre ma confrontation première avec le cinéma de l’actuel octogénaire et mon dernier souvenir, quelques films, trop peu. Comme les folles créations de Bach, Davis ou Zappa, je découvre Godard avec lenteur. Voir, ne rien comprendre. Revoir, s’essayer à l’interprétation et apprécier… Ou rejeter. Le temps de trouver les films, de tomber dessus sans les chercher. Ne pas compter sur une diffusion télé (rarissime). Son nom réapparaît au détour d’une lecture et reprend l’envie d’explorer son œuvre. Analyser ou contempler ? En tout cas, y penser.

A bout de souffle, je tombe amoureux de Jean Seberg. J’adore Belmondo. Un plan ? Seberg sur les Champs-Elysées. Pour elle, pour le « New York Herald Tribune ! » avec accent (le son dont le souvenir reste et me plaît), pour tout ce que cela représente, pour le cinéma. Ensuite, Une Femme est une femme. Les disputes littéraires entre Brialy et Anna Karina, la réplique qui clôt le film. Moi amoureux une nouvelle fois. Godard filme superbement tous ses personnages, même ceux envers lesquels nous n’avons pas d’inclination particulière (Bardot, Méril…). Quel visage choisir en particulier ? Seberg, sans doute. S’agissant du geste, je retiens le gentil agacement de Belmondo au lit dans A bout de souffle. Son pouce passé sur la bouche. Un autre visage aussi, celui du réalisateur dans le film d’un ami, Rohmer, Le signe du lion. Et Godard de rester planter devant l’électrophone à repasser sans cesse le même passage. Le plan est étrange. Puis Godard aperçu chez Varda la même année, Cléo. Était-ce bien lui ? Ancrage de mon intérêt pour le cinéaste dans les années 1960…

Et les années 1970 ? La « période cosmique » ? La fin de siècle ? Rien. Tout un pan ignoré. Pour l’instant, seules des bribes du Godard politique me sont parvenues. Made in USA, Allemagne année 90 neuf zéro… Surtout l’engagement dans l’affaire Langlois et la prophétique Chinoise. « Marxisme contre idéalisme », « Dialectique contre métaphysique » [3], Godard contre Truffaut, Platon contre Aristote ? Laissons dans notre tête l’ombre du cinéaste grandir. A l’époque de la VHS (1982), Godard qui fait aussi du cinéma un objet scientifique [4], devient lui-même ingrédient d’une expérience. Dans Chambre 666 de Wenders, le maître charriant ses mystères est mis en condition : dans une chambre d’hôtel cannois, une lettre lui est soumise et propose les pistes d’une réflexion sur la télévision et le cinéma. Laissez agir face caméra dix minutes : « Ce qui est petit disparaît », « Est-ce que le cinéma va mourir… Il faut partir, ça c’est bien. Tant mieux… », « Le cinéma c’est montrer ce qui ne se voit pas. Le cinéma c’est ce qui est incroyable »… Puis il ajoute qu’il est « comme Wim », un voyageur et, cigare vissé sur les lèvres, se lève et dit « A bientôt ». Le reste ? Autant de films rêvés, ceux qui me restent à découvrir. Et cette ombre plus grande encore…


« Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir » [5]






[1] Godard cité par Jean Douchet dans « Le théorème de Godard », Cahiers du cinéma, « Spécial Godard, 30 ans depuis », nov. 1990.
[2] Pierre Murat, « Les 400 coups de la Nouvelle Vague », Télérama n° 1767 (novembre 1983).
[3] D’après le manifeste « Que faire ? » reproduit dans Jean-Luc Godard : documents, Centre Pompidou, 2006.
[4] J. Douchet, op. cit.
[5] Dossier Godard sur Ecran noir.

A lire aussi le dossier pédagogique consacré à Godard par le Centre Pompidou.

Benjamin Fauré

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3 Comments

  1. Voilà de beaux souvenirs. Pour ma part, il y a également toute une période qui représente un « trou noir » dans l’œuvre de Godard, à savoir les années 70 puisque je n’ai vu aucun de ses films postérieurs à 68 (le dernier One + One) et antérieur à 1979 (Sauve qui peut (la vie))

  2. Godard vous inspire ! Et il semble propice à l’évocation de souvenirs personnels et cinéphiles. Plusieurs points communs, la bataille de livres, le trou noir des années 70 (j’ai juste vu quelques ciné-tracts sur Internet et je ne me suis pas encore décidé à regarder Numéro 2 qui a l’air assez âpre) et puis cette année, Film socialisme. Merci pour la contribution.

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