Epicentro

Hubert Sauper, 2020 (France, Autriche, Cuba)

Mêler en une même œuvre un discours sur la magie du cinéma, le pouvoir des images, l’interventionnisme américain, le tout depuis Cuba et à travers le regard des habitants, aurait pu donner un film passionnant. Cependant Hubert Sauper fait un documentaire assez confus et son propos sur la fabrication des mythes perd assez rapidement en valeur.

C’est le cas avec cette partie du récit qui concerne l’explosion du Maine en 1898. Sauper croise là au moins deux choses, l’une est le prétexte pris par les États-Unis pour effectivement déclarer la guerre à l’Espagne et mettre la main sur Cuba, l’autre signale un film de propagande qui aurait contribué à entretenir le souvenir des événements et le patriotisme cubain. En même temps, il fait voir des images des premiers films du cinéma, de Méliès notamment. Or, le spectateur ne sait plus vraiment ce qu’il a devant les yeux. Surtout quand on sait que Méliès avait lui-même réalisé en 1898 un film d’actualité sur le sujet, La guerre de Cuba et l’explosion du Maine à La Havane. On nous présente la source sans la présenter, des images américaines truquées de l’USS Maine, sans date, ainsi qu’un film sur leur fabrication, sans date, et une scène tournée par Sauper avec des enfants qui s’amusent avec une maquette dans une piscine à recréer l’explosion. Due à un sabotage, un attentat ou un accident, l’explosion du navire n’en fut pas moins réelle. Mais le spectateur qui ne sait rien des événements finit par tout mélanger et douterait presque qu’ils aient vraiment eu lieu. Une évocation claire du cinéma de propagande américain (par exemple du Tearing down the spanish flag, 1897) aurait peut-être rendu le passage moins déroutant.

La séquence « Remember the Maine » fait aussi entendre le contre-discours, après 1959 forcément, à travers les extraits d’un dessin animé cubain (Théodore Roosevelt y est caricaturé à la manière des vieux cartoons de la Warner). La révolution castriste abattait les vieux mythes et devait s’atteler à les remplacer. Sauper montre cette réussite et toute l’efficacité de la propagande communiste, aujourd’hui encore, à travers la parole des enfants à qui il accorde une place importante. Plus intéressant, il met en évidence toute la contradiction dans laquelle ces gosses se retrouvent, récitant de manière enflammé le discours officiel, mais absolument séduits par l’imagerie capitaliste (mode, luxe, attitude des filles des magasines…).

Sont également dénoncées les dérives du tourisme dans l’île caribéenne (cet Américain aux gros objectifs qui rentre chez les gens pour « leur faire l’honneur » d’être par lui portraituré ; cet Allemand connu dans le monde du flamenco pour qui les enfants de l’école de danse « sont mis à disposition »…). Cependant, le documentariste a tout à fait conscience de prendre part à cette autre forme de colonialisme et pose d’ailleurs la question au cour d’un échange. Cela ne l’empêche pas de se filmer avec deux enfants à qui il offre une soirée dans un hôtel de luxe, avec piscine et pâtisserie, dans une scène absolument déplacée. Elle remet l’argent au centre des relations humaines, ici entre l’adulte européen et les deux enfants cubains (donc entre pays développés et pays en développement), et établit une hiérarchie de pouvoir entre eux qui met franchement mal à l’aise, a fortiori dans pareil projet. De plus, sur ce thème, jamais le réalisateur autrichien n’approfondit la question. Par exemple, il ne dit jamais ce que pèse le tourisme dans l’économie locale, ni la manière dont l’argent est réinvesti. Le réalisateur du Cauchemar de Darwin (2003) cède à nouveau aux approximations.

Epicentro n’est donc pas ce qu’il se rêve d’être. Néanmoins, le documentaire rend compte des contradictions du système. Cuba est en pleine transition et, malgré les mythes et la propagande érigés en digues, le capitalisme à force de frapper arrive dans la capitale et finit par mouiller tout le monde. A une autre échelle, on se dit que les moments les plus réussis du film sont ceux qui laissent de côté les questions politiques, les plans que Sauper n’utilise pour servir aucun propos, seulement des moments de vie et de cinéma, les enfants qui jouent avec Oona Chaplin par exemple, ou les souvenirs de ce bonhomme dessinateur qui à onze ans découvrait le pouvoir des images.

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