Entretien avec un vampire

Neil Jordan, 1994 (États-Unis)

Ainsi renaît le vampire. Depuis les teintes de velours de la Hammer, entre Le cauchemar de Dracula (1958) et Dracula vit toujours à Londres (1974), Christopher Lee y incarnait le célèbre comte roumain, les vampires avaient été réduits à l’état de monstres sauvages, embarrassés par leur état, condamnés à errer dans quelque no man’s land américain (Génération perdue de Joel Shumacher, 1987, et la même année Aux frontières de l’aube de Kathryn Bigelow). Après une période peu glorieuse, durant laquelle nous l’aurions préférée reposant à l’abri de la lumière, la créature voit toute son aura restituée lorsque Francis Ford Coppola adapte le roman de Bram Stocker (Dracula, 1992). Puis, grâce à Neil Jordan, le vampire resplendit enfin sur le monde moderne.

Qui pouvait croire que d’un simple succès de librairie, un ouvrage édité en 1976, le premier d’une série fantastique très inégale écrite par Anne Rice*, naîtrait cette œuvre cinématographique mineure certes, mais si riche pour le thème. Neil Jordan à la réalisation, Dante Ferretti aux décors (également à l’œuvre sur Le nom de la rose de Jean-Jacques Annaud en 1986 ou Sweeney Todd de Tim Burton en 2008) et Philippe Rousselot à la photographie ont su créer les ambiances propices au genre : le port de la Nouvelle-Orléans et ses tavernes chaudes et mal famées à une époque où les plantations louisianaises étaient encore travaillées par des esclaves noirs et la propriété de colons, français pour la plupart, portant culotte, chemise à jabot et veste de brocart, ou, pour les dames, robes flottantes et corsets, puis le cimetière sombre et brumeux (lieu de renaissance de Louis de Pointe du Lac une nuit de 1791), enfin des espaces urbains qui, fussent-ils du XIXe ou de la fin du siècle suivant, appartiennent la nuit aux promeneurs à dents longues.

Plus d’une silhouette se meut au milieu de ses décors. Lestat de Lioncourt (Tom Cruise) en quête d’une compagnie qui lui restera fidèle choisit de s’intéresser à Louis, jeune veuf pour qui la vie s’est soudainement affadie. Lestat l’invite à se joindre à lui, l’embrasse et le plonge dans la nuit : « La statue paraissait bouger. Le monde avait changé, mais restait le même. Vampire nouveau-né, je pleurais devant la beauté de la nuit ». Lestat initie Louis à sa nouvelle existence. Non sans difficulté. Toute humanité n’a pas quitté le jeune prédateur et malgré tous les efforts de son maître, Louis éprouve des réticences à prendre un humain pour victime. A ses yeux, le sang qui lui donne la vie n’est que mort à trop se répandre, c’est pourquoi il se contente de croquer des rats et se brouille avec celui qui l’avait choisi pour partager ses nuits. Afin de renouer ces liens distendus, Lestat donne à Louis une sœur, la très jeune Claudia qu’il fait vampire à son tour (Kirsten Dunst dans un de ses premiers films), et compose autour de lui devenu père une véritable famille. Toutefois, la relation entre Louis et Claudia hésite entre fraternité et amour charnel. Le temps passe. Claudia ne s’amuse plus de ses poupées. Elle est devenue femme, prisonnière d’un corps de petite fille (« il est [pourtant] interdit de les créer si jeune »). Afin de mieux dormir le jour, cette petite morte amoureuse va chercher l’épaule de Louis jusque dans son cercueil. La famille est bien fragile et Claudia souhaite se débarrasser du père. Laudanum, sang mortel et corps à l’agonie… Quoi de mieux que le marais pour le corps de Lestat ?

Le romantisme XVIIIe siècle noircit jusqu’à devenir lugubre au XIXe, particulièrement par delà l’Atlantique que Louis et Claudia traversent afin de chercher des réponses à leurs questions (« J’attendais des eaux bleues. »). A Paris, Louis rencontre Armand (Antonio Banderas) et sa funeste compagnie de vampires. Peu conciliants, ces derniers nuisent à Louis et Claudia parce qu’ils refusent une enfant parmi eux, peut-être aussi parce qu’ils sentent l’attirance d’Armand pour Louis. Claudia redevient poussière dans un puits de soleil, la coterie périt brûlée dans les flammes d’une rage folle.

Les enfants de la nuit mis en scène par Neil Jordan ont un noble ancêtre : Nosferatu de Friedrich-Wilhelm Murnau (1922). Voilà la source. Son arrivée est annoncée : par la perle de sang qui se forme au bout du doigt de la couturière qui s’occupe de Claudia (Jonathan Arker se pique le doigt au château du comte, ce qui a pour effet d’exciter un peu plus la soif de son hôte), par le bateau sur lequel se déclenche une épidémie mortelle pour chaque membre de son équipage (dans Nosferatu, fantôme de la nuit de Werner Herzog tourné en 1979, il porte le nom de Demeter et est piloté par Jacques Dufilho), par le sombre attelage traversant la brume parisienne (les chevaux sont coiffés comme le sont ceux qui transportent Nosferatu)… En outre, tout comme Dracula, Louis assiste à la naissance du cinématographe (instrument ô combien vampirique) et, tout au long du XXe siècle, peut apprécier son évolution. Lorsque la couleur apparaît, sans crainte, il contemple à nouveau la splendeur du soleil (Autant en emporte le vent, Victor Fleming, 1939, Superman, Richard Donner, 1979…). La dernière séquence sur le Golden Gate de San Francisco entre un Lestat revigoré et le journaliste Daniel Malloy (Christian Slater) est un recommencement. Malloy s’apprête à faire un choix. Lestat est sur le point de gagner un nouveau compagnon dans ce monde moderne. Le pont est bientôt franchi. Please to meet you





* Chronique des vampires, dont le dernier en date a paru en France sous le titre de Cantique de sang en 2003.

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