Elle

Paul Verhoeven, 2016 (France)

Jeffries-James Stewart se masturbait-il quand il observait son voisinage par la fenêtre les jumelles à la main ? Fantasmait-il alors davantage sur le sombre bedonnant qui avait découpé sa femme à la scie plutôt que sur la petite blonde en collants de danse qui faisait ses exercices à la lumière du frigo (Fenêtre sur cours, Hitchcock, 1954) ? Se masturber les jumelles à la main, c’est ce que fait Michèle-Isabelle Huppert dans sa grande villa bourgeoise depuis une fenêtre qui offre une vue sur ses voisins, Virginie Efira et Laurent Lafitte, au moment où ils installent Melchior près de l’enfant Jésus au centre d’une crèche géante, celle-ci s’illuminant soudain au dernier soupir de plaisir. Michèle : diablesse fragile ou intransigeante fêlée. Patronne d’une petite entreprise dynamique de création de jeux vidéos, enfant marquée (traumatisée ?) par les assassinats commis par un père haï et rejeté, femme violée chez elle par un homme cagoulé qui n’en avait ni après l’argent ni après les bijoux, mais de façon brutale après son seul sexe.

Elle, le film, n’est pas du tout un thriller dont le seul intérêt reposerait sur l’identité du violeur. On ne mettra pas longtemps à deviner avant l’héroïne qui l’a violée et c’est peut-être une faiblesse du scénario que de vouloir nous faire croire que toute l’intrigue est construite autour de ce secret (multiplication de fausses pistes aussi lâches les unes que les autres, bien que chacune ait la qualité d’enrichir l’environnement immédiat du personnage principal). Si un secret est plus important que les autres dans ce film, c’est bien celui de la personnalité, voire de la psychologie de Michèle. La première scène d’ailleurs nous place violemment et subtilement dans toute l’ambiguïté du personnage : l’image tarde à venir, comme lors d’un choc à la tête, on ne perçoit alors que les cris, les coups, la vaisselle qui casse et… le ronronnement d’un chat. Aucun plaisir dans le viol, cependant la participation du violeur, bien malgré lui, au dévoilement progressif d’un autre trait de caractère chez sa victime.

Verhoeven (ou David Birke qui écrit le scénario, ou Philippe Djian dont le livre Oh… est ici adapté) s’amuse à placer des armes diverses et variées entre les mains de Michèle (marteau, hachette, énorme flingue), à lui faire baisser le pantalon d’un de ses employés, à coucher avec le mari tordu de son associée (Christian Berkel et Anne Consigny), à feuler toute son aversion au-dessus du cercueil de son père, à lancer encore un cri nerveux, éclat à placer entre la douleur et le sarcasme, lorsque sa mère (Judith Magre) annonce lors du repas de famille ses fiançailles avec un gigolo de passage. Avec ça, Isabelle Huppert compose un personnage complexe, empruntant des facettes collectées auprès de ses précédentes interprétations (comment ne pas penser à Hanecke, Jacquot ou Chabrol* ?), dont on ne sait s’il est déterminé ou absolument vacillant. Ainsi, lorsque Patrick, après un échange surréaliste à propos d’une « chaudière à combustion inversée », lui propose, comme dans un slasher, de visiter la cave… Regard absent, on ne sait si elle accepte en sachant éperdument qu’elle sera à nouveau victime ou si au contraire elle est certaine de retourner la situation à son avantage… A la fin de la scène, ses gémissements prolongés et absolument effarants nous mettent sur la piste.

En outre, on apprécie la mise en scène de Verhoeven, surtout par ses associations discordantes (le très raffiné concert du nouvel an parasité par l’actualité sordide de BFM… le tout pendant une agonie sur un lit d’hôpital). Mais le motif le plus intéressant est peut-être celui de la fenêtre qui, durant la première partie du film, devient le symbole d’un repli du personnage sur lui-même. Le violeur entre en effet par effraction en forçant une porte-fenêtre et laisse ensuite sa victime couchée sur le parquet, seule dans la maison. La fenêtre devient par la suite le point de vue depuis lequel on épie, une ouverture autant qu’une cloison derrière laquelle on se cache et on s’enferme (et sur laquelle un moineau se tue, du pain béni pour le matou). Cependant, l’envie est forte d’associer l’enfermement de Michèle chez elle (et sur son lieu de travail) à une introspection de sa part plutôt qu’à un refoulement (puisque son attitude nous pousse à croire qu’elle nie ce qui lui arrive). Comme si finalement l’agresseur avait aidé Michèle à révéler une autre personnalité (la démone glorieuse du jeu vidéo). C’est toute l’interprétation que l’on fait de cette sublime scène du soir d’orage : Patrick aide Michèle à protéger sa maison, l’un et l’autre luttant contre la force du vent pour rabattre les volets. Le violeur est chez elle et… lui porte secours (avant d’avoir lui-même un peu plus tard la main percée d’un ciseau). C’est donc après son viol et son prolongement par un harcèlement tout à fait obscène (merci très cher voisin) que Michèle trouve la force de régler tout à la fois ses comptes avec le passé, sa famille, son amant et son violeur.

Après, Robocop (1987), Total recall (1990), Basic instinct (1992), Elle s’inscrit en définitive dans la suite logique de la galerie des personnages de Verhoeven. A l’instar des mésaventures subies par le policier Murphy, le mineur Doug Quaid ou le détective Nick Curran (selon les cas, atteinte à la vie privée ou mémoire programmée, quoiqu’il en soit il s’agit toujours d’intrusions et dans une certaine mesure de viols), Verhoeven parle à nouveau dans Elle, après retour sur soi et exploration de sa nature profonde, d’une redécouverte d’un « moi », d’une personnalité véritable et pas toujours recommandable, que notre environnement quotidien, social et moderne considère habituellement comme mort-né. La photo diffusée dans les médias de la petite fille du tueur ? De la cendre sur les joues… Le cimetière ? Le point de départ d’une autre relation amoureuse**…

* « Est-ce à-dire que chaque nouveau film avec Isabelle Huppert, « hyperactrice » s’il en est, est condamné à être une chambre d’écho où résonnent à l’unisson tous ses rôles les plus emblématiques ?», Claire Micallef, « Poison », critique parue dans La septième obsession n°5, juillet-août 2016.
** La septième obsession parle assez génialement du viol de Verhoeven sur le cinéma français. Verhoeven ne se contenterait pas du livre de Djian et prendrait le cinéma français et ce qu’il a à dire comme matière même de son film : le cimetière qui sert de décor dans la dernière scène du film et à partir duquel, le réalisateur hollandais proposerait au nouveau départ ?

3 commentaires à propos de “Elle”

  1. Quand on devine aisément quelque chose, et à moins qu’il s’agisse d’un film de seconde zone, je ne peux pas y voir une faiblesse du scénario. Verhoeven souhaite qu’on ait une longueur d’avance sur Michèle, je pense. Ce n’est pas aussi évident que dans Goodnight mommy, par exemple, faux twist par excellence, mais je pense qu’il sait très bien ce qu’il fait. De toute façon, comme tu le dis, le sujet n’est pas là, le vrai sujet c’est Michèle.

    Ni introspection ni refoulement, mais un entre deux, je dirais. Ignorer (et non nier) quelque chose, c’est déjà prendre le dessus. C’est typique aussi de tout le film et de son système de construction et de déduction face à ce qui nous est dit et montré. En apparence Michèle n’est pas très affectée. Oui, en apparence, dans le comportement qu’elle et que le réalisateur nous montrent. Mais en réalité ?

    Et oui, les fenêtres et d’une manière générale sa maison sont très importantes dans le film. On n’est pas vraiment dans la maison-psyché, mais on peut quand même y piocher quelques éléments.

  2. On en a discuté, je n’aime guère le titre choc choisi par la 7e obsession. Et je trouve l’idée que le violeur aiderait Michèle à affronter son passé difficilement défendable, et c’est pourtant ainsi que l’on pourrait interpréter le film en effet, au sens où à la fin Michèle sort de son déni. Verhoeven est par nature un cinéaste ambigü.

  3. Tu as raison. Le verbe « aider » est à revoir. Disons qu’il est déclencheur de quelque chose ce violeur et que Huppert, après avoir été étonnamment passive (voir la réaction de ses proches quand elle leur apprend ce qui lui est arrivé juste avant l’ouverture d’une bouteille de champagne), se sert de lui (jeu devenu pervers du chat et de la souris entre elle et le violeur démasqué) ; idée qui pour le coup est certainement un peu moins contestable.

    Et pour compléter ici à propos d’une intrusion sacrément audacieuse du réalisateur Hollandais dans le cinéma français, je répète mon étonnement : (outre la production et la distribution) le sujet bourgeois, le repas de famille et l’hypocrisie ambiante, tout dans ce film relève du film d’auteur intrinsèquement français. Un peu comme si Verhoeven avait vu Jeune et jolie et avait pensé d’Ozon qu’il n’avait rien à dire. Comme s’il avait estimé que depuis Chabrol, il n’y avait guère eu mieux. Comme si, à supposer néanmoins qu’il ait été attentif à Téchiné, Maïwenn, Hansen-Løve, Audiard… (?), tous les autres l’avaient exaspéré. Quoique Verhoeven ne fasse probablement pas non plus tout à fait son film « en réaction à »… En fait, je pense beaucoup à Un conte de Noël de Desplechin à cause du poison qui irrigue chaque échange et par conséquent les relations entre tous, à cause de l’ambiance délétère en milieu bourgeois, du dérèglement des comportements…

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