Elle s’en va

Emmanuelle Bercot, 2012 (France)




Accrochée des années à un rêve, enfermée dans le petit restaurant familial qu’elle tient avec sa mère, quand elle ne peut plus compter sur l’amant si longtemps attendu, il y a un flottement. Un long moment d’absence. Un prétexte, des cigarettes, et puis un autre, son petit-fils, la font quitter la Bretagne, traverser l’Ouest de la France par les départementales, errer, puis du côté d’Annecy se confronter au passé et peut-être, dans les campagnes de l’Ain, se retrouver, elle, et au milieu d’une famille (enfin) recomposée.

Les premiers plans sur une plage du Finistère montrent Catherine Deneuve de dos. Comme arrivée au bout d’une impasse, elle se retourne et une photo en noir et blanc d’elle jeune est placée en insert. A son personnage de se reprendre en main. Au spectateur de repenser à l’actrice (« on allait libérer la jeune fille des Parapluies de Cherbourg et la lancer sur les routes »*). On repense alors à ce que Catherine Deneuve a été, aux cinéastes avec qui elle a tourné, Téchiné, Truffaut, Demy en premier lieu, et à ce qu’elle est progressivement devenue, un mythe pour toute une génération de réalisateurs qui a grandi avec ses films, Desplechin, Ozon ou Emmanuelle Bercot, tous assez espiègles et iconoclastes pour jouer avec son image.

Dans Elle s’en va, Deneuve se déplace au beau milieu d’une France qu’aurait pu photographier Depardon (Journal de France, 2012). L’actrice qui au milieu des années 1980 a servi de modèle pour le buste de Marianne est ainsi mise en relation avec tout un territoire, entre zones périphériques et vieux villages, entre marges et trous perdus. Catherine Deneuve évolue dans ces lieux pittoresques ou atypiques (et même les deux dans la cuisine où Bettie trouve un vieil agriculteur aux gros doigts pour lui rouler sa cigarette) et elle y fait des rencontres plutôt extravagantes (le tombeur du motel de bord de route, le vigile du magasin de sofas, les vieilles miss régionales…). Ajouter que Deneuve est (avec Claude Gensac qui joue sa mère) la seule actrice professionnelle nous incite davantage à considérer son personnage comme double, Bettie d’une part et sa vie compliquée, celle qui l’incarne d’autre part et sa filmographie belle et variée. Tout un pan du cinéma français.

Le film est tendre et évite les facilités (quelques plans nous prennent à contre-pied, la scène improvisée avec le papy à la clope lente en témoigne aussi). La chanteuse Camille, tendue, verbeuse et sans retenue, et le peintre Gérard Garouste, massif et laconique, accompagnent très bien Deneuve. Bettie-Deneuve, cette femme d’une soixantaine d’année, qui est à la fois la fille à protéger, la mère à pardonner et la grand-mère à découvrir, traverse la galerie de portraits et les paysages sans artifice, sans maquillage, toute simple. Cela ne signifie pas que le film lui-même est sans artifice, ni que toutes les scènes respirent le naturel (compte tenu de l’incongruité des situations), mais il casse l’aura de l’actrice sans abîmer Deneuve et la place dans un quotidien cocasse et osé. De plus, même esquissé, aucun personnage n’est méprisé (sauf peut-être une poignée de publicitaires durant le « shooting » des anciennes miss). A cause de la solitude des personnages et de la photographie, le film au début est plutôt froid, mélancolique ou amer. Cependant, au fur et à mesure de la route parcourue et de l’évolution des relations, il se laisse finalement gagner par une certaine chaleur.




* Entretien avec Emmanuelle Bercot par Olivier Curchod et Philippe Rouyer dans Positif n° 631, septembre 2013, p.9.

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