Edge of tomorrow

Doug Liman, 2014 (États-Unis)




COMBIEN DE FOIS SOMMES-NOUS DÉJÀ VENUS ICI ?


Edge of tomorrow entretient un désespoir assez inattendu, malgré une fin heureuse et l’humanité sauvée, malgré l’humour qui pointe çà et là selon les audaces du Major Bill Cage (Tom Cruise), humour des dialogues et comique de situation qui vont toutefois en s’amenuisant. Car si dans les ellipses nombreuses de l’histoire, si dans les plis du temps, le réalisateur fait disparaître les journées répétées du soldat Cage, piégé comme K dans Le procès (Welles, 1962), les moments, gestes et paroles sont tant de fois repris, les actes anodins aussi bien que les élans héroïques tant de fois recommencés, que tout finit par se valoir, la multiplication du même usant tout prestige, réglant son compte à toute la gloire émanant de l’exceptionnel, c’est alors dans les expressions et le regard de Cruise que resurgit la lassitude d’une vie sans surprise, connue et courue d’avance. Sa peau très blême et ses yeux cernés sont pris dans la même lumière aveuglante d’une matinée passée en boucle. Sa fatigue ruisselle sur ses tempes et son visage. La destinée de Cruise le quinquagénaire aux traits abîmés, encore prisonnier des rôles de héros superbes qu’il s’obstine à incarner, et pourtant démarrant sa mésaventure en individu couard et sans éclat, fait évidemment penser à celle de Bill Murray exaspéré de se lever tous les matins ce même Jour sans fin (Ramis, 1993) au point d’en détruire son réveil de rage plusieurs fois d’affilée et cependant de finalement boucler sa journée en homme meilleur. Ou bien peut-on comparer la fatigue de Cruise-Cage, puisque nous avons écarté le ton décalé et l’humour habituels de ces grosses productions, avec l’abattement de Cole-Bruce Willis dans L’armée des douze singes (Gilliam, 1995), tantôt charrié blessé dans une tranchée en 1917, tantôt jeté au fond d’un cul-de-basse-fosse dans un futur sombre et bien laid. Avoir tout vu, tout entendu et tout vécu de sa journée indéfiniment ressassée, n’avoir plus au réveil que le souvenir des heures à vivre et ne pas avoir d’autre choix qu’une mort violente pour achever ce segment de temps refermé sur lui-même. En finir avant de recommencer, moins une chance qu’un cauchemar.

Par ailleurs, le scénario sur lequel repose beaucoup du film (joli titre anglais au passage), et qui puise autant dans Starship troopers de Paul Verhoeven (1998) que dans le bijou d’Harold Ramis, joue de façon assez singulière avec le souvenir militaire américain : le traumatisme du débarquement, gloire historique et soldatesque charpie, sans cesse « rebooté » comme s’il s’agissait de se livrer à l’analyse fine et circonstanciée d’un programme tenu en échec (voir, revoir, diffuser et rediffuser Le soldat Ryan de Spielberg, 1998). L’apparition de « L’ange de Verdun » (Emily Blunt), trouble la référence au 6 juin 1944 et confond les deux guerres mondiales en une seule apocalypse. De même, le sergent Rita Vrataski est affublée d’un second surnom un peu moins clinquant que « L’ange de Verdun », à savoir « Full Metal Bitch », qui met encore à l’esprit Full Metal Jacket et la guerre du Vietnam vue par Kubrick (1987). Référence d’ailleurs doublée par le sergent Farrell (Bill Paxton) qui accueille tous les matins le troufion Cage et que la raideur et le vocabulaire, plus que le grade, nous font associer au sergent instructeur Hartman de Kubrick. La confusion de ces moments d’histoire, les deux Guerres Mondiales, la guerre du Vietnam (ainsi que la confusion des points de vue *) ajoute à la tragédie décrite. Notons également que le personnage d’Emily Blunt, ange destructeur ou garce nationale selon l’efficacité du bourrage de crâne, apporte par ses représentations un peu plus de teneur critique au film, ce qui l’associe de plus belle (et non seulement par la forme) à la farce futuriste de Verhoeven. Son rôle en outre est assez beau. Longtemps laissée au loin, fugace, son image évolue au fur et à mesure du récit et, si l’on hésite à faire d’elle un espoir véritable ou un pur objet de propagande, nul doute qu’elle est une femme forte et fragile à la fois.

Vivre. Mourir. Recommencer. Sans ressentir le moindre essoufflement dans cette histoire toujours interrompue, en jubilant même de suivre un fil narratif étonnamment coulant, on retient surtout l’usure des personnages dans Edge of tomorrow. Une dystopie presque totale, amère donc… mais tout à fait palpitante.





* Non seulement le point de vue des auteurs puisque c’est une « histoire facile » japonaise qui sert de point de départ avant de passer par le prisme hollywoodien (le light novel All you need is kill de Hiroshi Sakurazaka), mais aussi le point de vue du personnage, soldat lambda, figure interchangeable auquel le spectateur est censé s’identifier (une contradiction, puisque n’est pas Tom Cruise qui veut). La figure de ce héros est en effet sans importance et par conséquent interchangeable car elle est appelée à se perfectionner, et ce quel que soit son niveau ou ses qualités initiales. L’histoire appuie bien cette idée de soldat jetable puisqu’il était arrivé la même chose au sergent Rita Vrataski (Emily Blunt) avant que sa capacité à se réveiller après sa mort brutalement ne disparaisse.

Une réponse à “Edge of tomorrow”

  1. Cruise à perpétuité ! Multifaces dans les M:I, en clone dans le préférable Oblivion, en boucle cette fois-ci ! De l’humour que la figure génère, le script ne se soucie pas assez à mon goût. Dommage car en effet, la percussion de Verdun et du D-Day est assez savoureuse (mais imputable sans doute au roman source), et l’inspiration visuelle (qui tient à mon sens plus d’Heinlein que de Verhoeven à en juger par les exosquelettes de combat) tout à fait honorable.

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