Ecrit sur du vent

Douglas Sirk, 1956 (États-Unis)




Un noir horizon de derricks de part et d’autre d’une route sans virage. Une décapotable jaune la suit à toute allure. Un panneau nous indique que cette vaste exploitation pétrolière appartient aux Hadley, une puissante famille texane. Violons et cuivres jouent avec force une partition porteuse de drame et de suspense. Puis les cuivres disparaissent et laissent les violons poursuivre seuls. Le véhicule stoppé devant une grande demeure, un homme furieux en sort une bouteille à la main. L’instant d’après, la musique se fait mielleuse. D’une fenêtre à l’étage, un minet séducteur jette un coup d’œil à l’extérieur. Dans une chambre, une femme triste se morfond dans son lit. Les principaux personnages de l’histoire sont ainsi introduits. Dans une écriture bouclée, le nom des acteurs est incrusté à leurs côtés (voir les captures d’écran du générique). La présentation est d’une douceur affectée. Les passions jaillissent à travers le Technicolor et la musique. Dans les années 1950, la préciosité de Douglas Sirk assure une revalorisation du mélodrame au cinéma qui est encore appréciée aujourd’hui (François Ozon rend hommage à ce type de mélos dans Angel en 2007 et ne se prive notamment pas de faire « éclater » les couleurs à l’écran).

Le synopsis se fonde sur un croisement amoureux et sur des amours à sens unique : Kyle Hadley, fils d’un magnat du pétrole (Robert Stack), s’éprend de Lucy (Lauren Bacall). Il ne perd pas de temps pour l’épouser. Mitch Wayne, le mignonnet et ami d’enfance de Kyle (Rock Hudson), s’avoue une faiblesse pour Lucy. Enfin, Marylee, la sœur nymphomane de Kyle (Dorothy Malone), cherche à séduire Mitch depuis leur enfance (elle s’y applique à nouveau près de la rivière où ils se retrouvaient enfants, la scène s’enrichit d’un symbole fort, le cours d’eau figurant la fuite du temps). A ce tissage amoureux, s’ajoute une relation stérile entre Kyle et Lucy. Il semblerait que Kyle ne puisse avoir d’enfant, ce qui l’affecte terriblement. Il en devient violent et l’alcool dans lequel il noie ses peines n’arrange rien. Dès lors, une concurrence masculine s’installe entre Kyle et Mitch… La séquence d’introduction décrite ci-dessus présente une situation paroxystique : la violence de Kyle, la détresse de Lucy, même les éléments à l’extérieur s’en mêlent puisque le vent (signalé dans le titre) souffle fort et fait partout voler les feuilles. Un long flash-back qui occupe plus de la moitié du film nous permet de comprendre l’évolution de la situation.

Les auteurs du Ciné-club de Caen proposent une analyse pertinente se rapportant à « la clarté de l’enfance » opposée « à la sombre vie » des personnages adultes : « Le monde adulte des grands enfants est exalté dans les jouets qu’ils manipulent : la voiture jaune, le jet privé… ». Ailleurs, ils signalent un autre symbole, un peu moins enfantin, la miniature d’un derrick entre les mains d’une femme (Marylee) et la suggestion phallique qu’elle soumet : le forage, une affaire d’hommes (ce qui est confirmé dans le magnifique There will be blood de Paul Thomas Anderson, 2008).

Tout le sirop versé dans la mise en scène participe finalement au charme qu’exercent encore aujourd’hui les mélos de cette époque. Par ailleurs, mâtinant sa mièvrerie de quelques brusqueries et d’une noirceur légère, Douglas Sirk évite à ce drame très stylisé d’être réduit au seul bonbon sucré. De la passion vous dis-je !

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