Drive

Nicolas Winding Refn, 2011 (États-Unis)




En prenant connaissance du projet de Nicolas Winding Refn d’adapter Drive à l’écran, les lecteurs de James Sallis ont probablement été stupéfaits par le culot du réalisateur danois d’oser une entreprise aussi délicate, voire franchement casse gueule. S’il existe une liste officieuse des romans inadaptables au cinéma, Drive en faisait jusqu’à présent très certainement partie. Non pas parce que le scénario est d’une complexité folle, mais parce que Drive est avant tout un roman d’ambiance dont l’essence même paraît difficile à transposer en images.

Le premier travail de Refn était donc de saisir l’insaisissable, de traduire toutes les nuances du roman de James Sallis à l’écran, en un mot d’en respecter l’essence. On comprend aisément les raisons qui ont poussé Refn à demander une révision du scénario initial afin de coller au maximum au roman de Sallis. La trame de Drive a donc été épurée, notamment en ce qui concerne le découpage narratif, à l’origine extrêmement elliptique, et qui devient ici beaucoup plus classique mais également plus lisible. Le second travail de Refn était d’éviter à la machine hollywoodienne de s’emballer et d’accoucher d’un énième film d’action bourré de testostérone pour jeunes adolescents en mal de sensations fortes. Mission réussie pour le cinéaste danois, qui signe un film coup de poing, à l’esthétique sombre et travaillée. Un film ambitieux et stylisé dans son approche cinématographique, qui aurait pu ne rester qu’une honnête série B, mais qui parvient néanmoins à susciter une rare émotion et à transcender le genre (voire plusieurs).


« Quoiqu’il arrive, je n’interviens pas pendant le braquage,
je ne porte pas d’arme…. je conduis »



L’excellent Ryan Gosling incarne donc cet homme solitaire qui officie comme cascadeur sur les plateaux hollywoodiens le jour et chauffeur pour la pègre la nuit. Un homme peu loquace, presque effacé, incroyablement solitaire, mais d’une rare efficacité. De lui on ne sait rien, ni son nom, ni son histoire et de ses motivations ou ses pensées secrètes nous n’en apprendrons pas davantage. Jusqu’au jour où l’homme rencontre Irène et son fils Benicio ; la femme réussira-t-elle à faire apparaître une émotion sur ce visage lisse et presque inexpressif ? Non, car l’idylle naissante est vite brisée par le retour du mari, un taulard poursuivi par son passé et que quelques bandits rencontrés en prison ne semblent pas vouloir lâcher. Alors pour les yeux de la belle, à moins que ce ne soit pour l’enfant, le chauffeur décide d’intervenir et de seconder le mari d’Irène dans le braquage d’un prêteur sur gage. Hélas, le casse est une arnaque et les deux hommes sont doublés par leurs complices, qui ne sont rien d’autre que les hommes de main de deux mafieux locaux. Le mari reçoit en paiement une demi-douzaine de balles dans le buffet et le chauffeur a tout juste le temps de s’enfuir avec le butin. Désormais acculé et traqué, il n’a d’autre choix pour protéger la femme et l’enfant que de devenir le prédateur.


« Tous tes rêves, tes projets d’avenir, il va falloir tirer un trait dessus. Tu vas devoir passer ta vie à regarder derrière toi. »


La scène d’ouverture, une longue poursuite en voiture, est à l’image du film : elle s’inscrit dans la longue tradition du film d’action (évidemment au premier rang desquels Bullitt fait figure de référence) tout en marquant une rupture dans le sens où elle repose sur un jeu de cache cache plus que sur la vitesse. Refn alterne donc doses d’adrénaline et silences, jouant constamment sur le registre d’une opposition entre vitesse et ralenti. La scène de l’ascenseur est également symptomatique de ce parti pris cinématographique, Refn filme au ralenti une scène de baiser avant de brusquement enchaîner sur un mouvement d’une violence inouïe, un déferlement de puissance qui tranche avec l’onirisme initial. C’est un procédé qui n’a rien de novateur et qu’un Kitano maîtrisait par exemple à merveille dans Hana-Bi (1997).



Si Drive n’est donc pas un film de bagnoles (comme la série des Fast and furious peut l’être) il propose néanmoins une esthétique de la conduite assez poussée, mais loin du « bling bling testostéroné » des productions d’action classiques. Le film laisse apparaître la relation qui unit l’homme et l’automobile, lorsqu’il ne fait qu’un avec sa machine et qu’elle n’est plus que le prolongement de sa volonté. Toute la puissance masculine de ces supercars explose, on sent le moteur rugir et monter dans les tours, les roues accrochent le bitume dans un déchirement de gomme brûlée, l’aiguille du compte-tours s’affole, propulsant le véhicule à une vitesse indécente. Cette stylisation poussée apparaît également à travers le paysage urbain dans lequel s’intègre la bagnole : sur un plan horizontal assez classique, qui n’est pas sans évoquer Collateral de Mann (scène de conduite de nuit, les phares des voitures qui éclairent fugitivement le conducteur, les néons qui projettent leurs couleurs blafardes sur les carrosseries), mais aussi sur un plan vertical, qui convoque un jeu vidéo dans lequel on contrôlerait le véhicule du dessus (qui a dit GTA ?), donnant un sentiment de fluidité et de contrôle sur la ville.

Sur le plan formel, Drive est également une pure merveille. Exceptés quelques ralentis inutiles (notamment lorsque l’homme porte l’enfant dans ses bras pour le coucher), le montage est une réussite et alterne des plans-séquences extrêmement soignés avec des scènes plus rapides montées à la manière d’un clip ; les cadrages subtils et souvent assez peu académiques contribuent à imprimer la patte d’un réalisateur qui techniquement atteint des sommets, notamment dans la gestion de la lumière (le chef opérateur mérite bien une mention). Qu’on aime ou pas le film, on ne peut reprocher à Refn d’avoir usurpé son prix de la mise en scène au festival de Cannes.



On aurait pu en rester là et se contenter d’un film à l’esthétique travaillée, mais froid, hors il transpire de ce film dépouillé et austère en matière de dialogues, une émotion intense. La gestion de l’implicite et du non-dit est ici magistralement menée grâce justement à cet incroyable sens de la caméra que possède Refn, le jeu des acteurs passe donc non pas par les dialogues, mais par la gestuelle et l’expression des visages. Évidemment, en bon élève, le réalisateur de Bronson (2009) s’autorise aussi quelques facilités : la bande son par exemple , dont chaque titre a été minutieusement choisi pour coller parfaitement à l’ambiance et à la couleur de l’image . On n’aurait rien à y revoir s’il ne s’agissait d’une manie inquiétante chez les réalisateurs occidentaux d’utiliser la musique comme seul expédient pour déclencher une émotion chez les spectateurs, comme si leur talent dans la mise en scène ou le jeu des acteurs étaient insuffisants pour arriver à leurs fins. C’est une facilité de réalisation qui n’était pas nécessaire au regard du talent de Refn, mais cela fonctionne malgré tout.



En dépit des deux ou trois réserves que l’on peut émettre, on peut considérer Drive comme l’un des films les plus réussis de la décennie. Magistralement réalisé, épuré à l’extrême tout en proposant une esthétique travaillée, le film de Nicolas Winding Refn puise à la source tout en dépoussiérant le cinéma de genre, il y fait montre d’une culture cinéphile solide mais jamais pesante tout en imprimant sa marque sur une œuvre qui n’était pas initialement acquise à sa cause.

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12 Replies to “Drive”

  1. Totalement d’accord, sauf pour la musique. Je ne trouve pas qu’elle sert à forcer l’émotion, bien au contraire. Un montage musical trop appuyé (à la Cold Case au hasard) brise toute émotion. Ici, elle épouse parfaitement la réalisation et l’interprétation. Elle ne sert qu’à souligner.

  2. Pusher I, II, III (2006), Bronson et Valhalla Rising (2009), Refn a pas l’air de faire dans la dentelle…

    Ludovic te rejoint, Manu, quand il parle à propos de Bronson d’une musique qui semble « parfois combler une réalisation un peu légère ». Sans avoir vu le film, l’extrait concernant la promenade sur le lit bétonné de la Los Angeles River est pour moi un bon exemple de l’agacement que peut susciter une musique. Bien sûr en raccrochant la scène au film, mon sentiment serait peut-être différent. Mais alors que Refn capte l’instant d’avant une émotion de manière assez subtile (le long silence, une question presque ingénue, « Vous voulez que je vous montre un truc ? », un sourire esquissé), la musique plutôt sirupeuse envahit la bande son et gâche le moment (A Real Hero – College feat. Electric Youth). Alors problème de choix ? De goût ?

    Refn a aussi l’air de savoir filmer LA (la comparaison avec Mann donne envie) et de porter sur la ville un regard intéressant.

  3. Je crois qu’il ne faut pas non plus trop se focaliser sur ce qui n’est qu’un défaut mineur au regard des qualités intrinsèques de Drive. De plus c’est surtout patent sur certaines scènes où la réalisation est un peu en retrait. L’exemple du passage dans la LA River est tout à fait pertinent, il y en a d’autres mais ils sont relativement rares. L’important c’est que finalement cela n’empêche en aucune manière d’apprécier le film.

    Sinon sur les comparaisons avec Mann, je suis assez fan du bonhomme et effectivement il y a des similitudes avec Collateral ou Le solitaire dans la manière de filmer. On pourrait également rapprocher le film d’un certain Blade runner (regardez le plan d’introduction de la bande annonce), même si sur le fond on n’est pas du tout dans les mêmes thématiques.

  4. Très bon film ! Je serais plus critique sur certaines scènes et dialogues entre Ryan Gosling et Carey Mulligan que sur la bande son. L’alternance vitesse/ralenti, bruit/silence même si elle n’est pas une trouvaille du réalisateur est extrêmement bien maîtrisée.

  5. Les comparaisons avec Mann viennent assez facilement, mais je ne suis toujours très convaincu par ce réalisateur. Refn s’inscrit dans une lignée qui comprend sans doute Friedkin, Boorman, Yates et quelques autres, il me semble que la force de son film, c’est que ça ne se voit pas et qu’il arrive a développer un style propre. Ce n’est pas si fréquent.

  6. Pas de reproche à formuler concernant la musique.
    Je ne connais pas le roman original mais, à lire cet article et à le rapporter à ce que j’ai pu ressentir, il me semble que Refn aurait pu (dû ?) aller vers un peu plus de radicalité encore et, justement, jouer de l’ellipse – d’autant qu’il me semble que cette figure se serait bien mariée avec les confusions/accélérations/ralentissements/superpositions des temps.

  7. L’ellipse est un procédé narratif que James Sallis utilise effectivement assez régulièrement dans ses romans et que le film a largement gommé. Cela dit, je comprends tout à fait que le scénariste, pour plus de lisibilité, ait choisi une narration plus classique. C’est un peu dommage pour les cinéphiles, mais probablement moins dangereux commercialement. Cela dit, je trouve que Refn s’en est très bien sorti et que l’essentiel du roman est présent à l’écran, moyennant quelques modifications mineures de la trame générale. Alors oui, le roman est plus radical dans son propos, dans le sens où il s’agit d’une véritable vendetta menée de la part du chauffeur contre ceux qui ont voulu le doubler (et non pas pour sauver une jeune femme et son gosse, détail finalement relativement mineur dans le roman), mais également dans le sens où ce personnage y apparaît comme un psychopathe qu’on aurait accidentellement réveillé. Et plus que sur sa solitude, Sallis insiste sur l’individualisme de son héros.

    Pour ceux qui voudraient avoir un aperçu du roman, je l’avais chroniqué sur mon blog.

  8. Je sors tout juste du film, avec plus de réserves… Je me permets de les dire ici avec assez peu d’assurance, vu que plein de gens, et des gens très bien, l’ont adoré, ce film…

    Je pensais pourtant que Drive allait combler une envie de film de genre que je n’arrive pas à satisfaire depuis quelques temps. Je ne peux m’empêcher de considérer que Drive est un film un peu poseur qui cherche à imposer son réalisateur à Hollywood en empruntant aux meilleures réalisations de Michael Mann et des autres films que vous citez. Mais alors que le réalisateur de Heat excelle à donner de la subtilité et de la complexité aux intrigues les plus banales du monde, à créer une émotion qui va en augmentant à mesure que le film avance, Nicolas Winding Refn rend faiblement manichéen son récit qui retombe bien à plat après l’excellente séquence d’ouverture : ce héros vraiment trop, trop fort et étranger à la peur, cette héroïne enfantine qu’on ne peut s’empêcher de trouver touchante, sans parler de son fils aux grands yeux ; face à eux, des ennemis très très méchants qui méritent bien ce qui leur arrive… N’y a-t-il pas une certaine indécence de la part de Winding Refn à nous entrainer par la forme cool et clipesque de Drive dans un film au propos finalement un peu bas du front ?

    Le chauffeur froid et étranger dans la grande ville qui ouvre sa carapace pour sa belle ingénue ne fait-il pas un peu songer au nettoyeur froid et étranger dans la grande ville, qui ouvre son cœur pour Mathilda dans Léon ? Je sais, j’y vais un peu fort, mais je ne peux m’empêcher de songer que le film de Winding Refn évoque moins un Michael Mann qu’un Luc Besson pourvu d’une forme (d’une lumière notamment) très esthétique.

  9. Comme Eric, si critique il devait y avoir ce serait sur les lignes de dialogues accordées à Carey Mulligan – et plus précisément la séquence du supermarché. La musique est tellement raccord avec l’image que ça devient encore plus jouissif.

    Et pour l’ensemble de ton article Emmanuel ainsi que pour ce film, Chapeau ! 🙂

  10. Dans l’ascenseur : le chauffeur impassible, la jolie voisine et le méchant qu’il va falloir éliminer. Le chauffeur écarte lentement la fille et, plutôt que de frapper immédiatement le vilain (ce qui n’aurait rien apporté à l’histoire et au film), il se retourne et embrasse la fille.

    On a deviné leurs sentiments depuis le début mais rien ne nous a été montré pour concrétiser leur amour.

    Le baiser terminé, explose la violence entre les deux hommes. Le chauffeur se débarrasse assez vite du vilain qui s’effondre, mais en contre-plongée le héros qui a perdu son aura protectrice n’en finit plus de donner des coups de bottes sur un crâne qui finit par éclater. La fille était paniquée. Elle est horrifiée.

    La scène s’achève en marquant une distance définitive entre le chauffeur au premier plan de dos (le scorpion du blouson y prend tout son sens) et la fille qui sortie de l’ascenseur disparaît quand la porte se referme.

    La scène est forte à la fois pour la proximité qu’elle instaure dans le couple auquel on s’attache et qu’elle raye d’un coup (ou plusieurs) l’instant suivant. Elle l’est d’autant mieux que la tenue du chevalier-chauffeur passe du blanc au rouge et que ce personnage que l’on croyait bon malgré ses mystères s’avère aussi trouble et violemment animal que Mortensen dans History of violence (Cronenberg, 2005).

    J’ai vraiment aimé Drive qui m’a aussi fait penser à du Tarantino, peut-être moins ses propres films que ses influences (parce que nettement moins bavard, et c’est peu dire, parce que sans humour). Assez proche d’une certaine manière de True romance (Tony Scott, 1993).

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