Doctor Strange in the Multiverse of Madness

Sam Raimi, 2022 (États-Unis)

ÉPOUVANTE… POST SOVIÉTIQUE ?

Strange doit sauver America de la Sorcière Rouge. Disney doit sauver l’Amérique du péril… soviétique ? America Chavez incarne l’Amérique et précisément une représentation de l’Amérique dans l’Univers Marvel. Elle naît dans les comics en 2011, la même année que Joe Johnston porte Captain America, the first Avenger sur les écrans. America Chavez est la future Miss America ou Captain America version féminine (ce que l’on ne verra pas dans cet épisode de Doctor Strange). Alors que Captain Marvel (Anna Boden, 2019) et Black Widow (Cate Shortland, 2021) sont déjà prêtes, que Miss Thor s’annonce (Love and Thunder, 2022), l’arrivée d’America marque un pas de plus vers une équipe d’Avengers entièrement féminine (pour la fin de la phase IV du MCU ou, moins précipitamment, le début de la V ?). Comme Captain America, America Chavez porte donc un vêtement aux couleurs de la bannière étoilée. L’étoile blanche est son symbole et ses origines latino-américaines, comme son pouvoir (l’ouverture de portes dimensionnelles), témoignent d’une certaine ouverture au monde (elle est interprétée par Xochitl Gomez, une adolescente d’origine mexicaine). Elle serait la métaphore d’une Amérique possiblement cosmopolite et curieuse de l’autre. Évitons de spéculer sur le patronyme, en dire plus sur le nom de Chavez (le précédent président vénézuélien ?), cela nous écarterait trop de l’entreprise Disney et de sa politique réelle.

Face à America, Wanda la Sorcière Rouge (Elizabeth Olsen) qui, pour parvenir à ses fins, déploie illusion, manipulation et énergie de la terreur avec destruction de masse. Mère imaginaire, femme endeuillée, Wanda a perdu la raison (la série Wandavision, en 2021, est consacrée à son basculement dans la folie). Sorte de totalitarisme à elle toute seule, elle cherche à s’emparer du pouvoir d’America et s’affirme en ennemie. Créée sur papier par Lee et Kirby, la Sorcière Rouge est plus ancienne que la victime qu’elle course. Wanda Maximoff naît entre la crise des fusées à Cuba et l’intervention renforcée des Américains au Vietnam. Elle vient d’Europe de l’Est, territoire sous influence soviétique, et s’inscrit dès ses premières apparitions parmi les super vilains de l’époque. Dans le film de Sam Raimi, le rouge qui se répand à l’écran avec la Sorcière redeviendrait alors un symbole, celui de l’ennemi, non plus tant communiste, mais plus strictement russe ?

La troisième scène, c’est encore le début du film, nous confirmerait presque cette lecture post-soviétique. America est poursuivie par un monstre hideux, aussi ridicule qu’improbable, comme la SF des années 1950 savait les faire surgir. Le temps de cette bagarre en plein New York, le film tient un peu de Mars Attacks ! de Burton (1996), lui-même pastichant le cinéma de science-fiction d’après guerre. Le monstre est un œil géant à tentacules gluantes qui finira exorbité (difficile aux spectateurs de la salle de retenir l’expression d’un « beurk » mi-dégoûté mi-amusé). On reconnaît aussi Raimi à ce genre de « détail ». Ce monstre est cousin de tous ceux qui ont pu incarner l’alien communiste ou le danger nucléaire après 1947 (La chose d’un autre monde de Nyby et Hawks, 1951 ou Des monstres attaquent la ville, Douglas, 1954).

Toutefois, si la guerre en Ukraine a depuis février dernier redessiné la carte de la géopolitique mondiale et ramené alliances et tensions à ce qu’elles étaient durant la Guerre Froide ou à peu près, il faut préciser que les Russes n’avaient pas encore agressé l’Ukraine quand le film a été écrit, ni même quand il a été tourné. Pas encore de nouvelle Guerre Froide à l’écran. Plus féministe, plus inclusif (le visage des minorités), Doctor Strange in the Multiverse of Madness n’ouvre cependant pas sur un monde post-soviétique. De plus, en dehors de cette imagerie américaine et même si le récit moderne des super-héros de bande dessinée peut difficilement se passer de leur passé (les personnages sont riches de leur propre histoire), le propos « politique » que l’on devine dans ce second volet de Docteur Strange reste superficiel. Bien qu’explicite, il se limite à « l’Amérique a un grand pouvoir, elle doit apprendre à le maîtriser » (propos de Strange à America qui, effectivement, finit par maîtriser un pouvoir qui jusque-là la dépassait, l’ouverture de portails sur le multivers). Le discours convient bien à l’ère post Trump (qui appliquait une politique de fermeture au monde) et au contexte d’un début de mandat moins impulsif, plus « collaboratif », du démocrate Joe Biden, élu 46ème président américain (citons par exemple la réintégration des États-Unis dans les accords de Paris ou au Conseil des Droits de l’Homme à l’ONU).

Et de l’horreur promise ? Qu’en est-il ? Le producteur Kevin Feige avait en effet fait des annonces concernant ce « film d’horreur Marvel ». Scott Derrickson qui avait réalisé Doctor Strange en 2016 et qui avait été annoncé pour prendre la suite, s’était d’ailleurs lui-même déjà frotté au genre (L’Exorcisme d’Emily Rose, 2005). Derrickson écarté, l’horreur ne perdait pas au change avec Sam Raimi. Mais Feige est aussi revenu sur les premières annonces en les nuançant ou les corrigeant… On n’imagine mal Mickey virer au gore au sein d’un univers pensé pour réunir la famille sur le canapé ou dans les salles.

Avec le multivers, les récits se sont éclatés, unité de temps et de lieu disparaissant tout à fait, parfois à l’échelle même du plan. Le spectateur se retrouve vite au milieu d’un chaos de bruits et d’images s’il ne parvient pas à s’accrocher à la basque ou au bout de cape des héros. Non pas la folie, mais la confusion s’affiche en menace permanente. Dans cette instabilité de tous les instants, dans cet univers de tous les possibles, Sam Raimi avec quelques-uns de ses familiers (Danny Elfman à la musique, Bruce Campbell pour une blague ou deux…) tente de ramener sa fraise. Et en dépit de toutes les contraintes, il parvient un peu à tordre le monde Disney : cadrages de biais, zoom sur des visages horrifiés, caméra à l’épaule, mort vivant et main tendue surgissant du sol… Le réalisateur de Darkman (1990) vient hanter à sa manière le film. Viscosité et putréfaction deviennent sensibles malgré l’apparat numérique. C’est léger, ce n’est que formel, mais Raimi crée un déséquilibre dans cet espace trop formaté et In the Multiverse of Madness en acquiert une imperfection plaisante.

Ce chaos formel, avec succession de portes et de passages, aurait pu être le renouvellement d’une métaphore ancienne : Internet plus de vingt ans après Matrix (les sœurs Wachowski, 1999). Il y a d’ailleurs quelque chose d’autrement bizarre dans Doctor Strange 2, enfin, au milieu de toute les autres bizarreries et fantaisies qui défilent. Les uns et les autres (Strange, America, la Sorcière) courent après des livres : le Livre de Vishanti d’abord, le grimoire du Darkhold ensuite, tous deux renfermant de grands pouvoirs, le second appartenant au monde des ténèbres comme le Necronomicon. C’est presque étonnant de constater, dans un film où d’ailleurs les téléphones portables et les écrans sont inexistants, qu’un scénario puisse encore être fondé sur des livres, artefacts magiques et très anciens certes, artefacts au final détruits, il est vrai. À moins que ce ne soit pour annoncer la fin du livre, America ouvrant en bout de récit tous les portails souhaités à travers une infinité de réalités.

4 commentaires à propos de “Doctor Strange in the Multiverse of Madness”

  1. Est-ce la menace venue de l’Est ou bien Le Masque de la Mort Rouge qui contamine ce Multivers hanté par l’esprit de Poe ? Je te rejoins dans la contestation finale d’un Strange se débattant dans ces mondes mitoyens sans autre ambition que de sauver l’America. C’est un peu court tout de même, et ce malgré la louable énergie visuelle déployée par un Raimi en manque de démon décavé.

    • On se croise, cher Prince, on se croise. Poe ou Lovecraft, on ne sait plus où donner de la tête ; les tentacules et un livre maudit disputé tirant l’horrible tentative de Raimi vers le rampant indicible.

      Le film n’apporte pas vraiment de surprise mais plaît quand j’y reconnais un peu la patte du réalisateur d’Evil Dead. Et puis Strange version Cumberbatch ne m’est pas antipathique.

      • Sans parler de son écarlate sorcière titubante qui vaut son pesant de cauchemars pour les plus jeunes spectateurs. Mais effectivement, passé le charme des images, ne reste de cette histoire que peau de chagrin.

  2. Le vrai soucis pour moi reste l’enjeu ; Wanda et son désir maternel ?! Mouais bof pour moi ça ne tient pas la route genre « tout ça pour ça ». Mais le reste tient plutôt ses promesses et visuellement ça reste spectaculaire. Un bon moment mais un peu trop « disneyien »

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