Dark touch

Marina de Van, 2012 (France, Irlande, Suède)


Dans Ne te retourne pas (2009), il y avait déjà l’adoption assez étrange d’une enfant traumatisée par des proches de la famille qui eux-mêmes étaient en deuil. Le scénario de Dark touch ne se soucie pas non plus d’offrir un contexte très rigoureux ni d’établir un point de départ réaliste. Neve, fillette d’une dizaine d’années (peau laiteuse, joues pouponnes, bouche curieuse, Missy Keating a un physique idéal pour le rôle -son tout premier-), voit ses parents et son frère encore bébé mourir (et comment) dans le domicile familial (elle en est la cause mais l’ignore). Les autorités décident donc de la confier aux amis de ses parents (Marcella Plunkett, Padraic Delaney) et tant pis si l’atmosphère est déjà un peu morbide dans leur maison (« Tu sais, cette chambre appartenait à une petite fille de ton âge… qui est morte »). Les dialogues et parfois les réactions des uns et des autres (famille d’accueil, psy…) paraissent également maladroits pour la situation décrite. Ainsi, à partir d’un scénario peu crédible (que la réalisatrice signe seule cette fois), il est assez difficile de voir le film sans distance.

Pourtant Marina de Van doit bien avoir conscience de tout cela. Disons alors seulement qu’elle se moque de ces éléments, qu’elle les plie à sa convenance et tant pis si ces faiblesses risquent de gêner. A l’inverse, il semble que le sujet et la mise en scène aient bien plus d’importance à ses yeux. Car le cadre même du film fantastique (du film d’horreur au vu des gros plans sur la chair percée et tailladée) adapté à ce sujet, les enfants maltraités et abusés sexuellement, constitue toute l’originalité et le véritable parti pris de la réalisatrice. D’autant que Marina de Van a le sens du cadrage. Les plans sont composés et la photographie de John Conroy sert très bien l’ambiance : la brume du matin descendant doucement sur la campagne, la froideur des intérieurs autant que celles des rues la nuit. Le calme des lieux contraste avec toute la douleur qui éclate, les corps brutalisés, les cris, le sang… En outre, les parents et les adultes en général payent pour les violences qu’ils commettent sur les enfants mais aussi pour leurs maladresses quand ils sont incapables de comprendre Neve. Toutefois, jamais la fillette n’est dans une attitude clairement vengeresse, ce qui l’éloigne de Carrie (De Palma, 1976) avec laquelle elle est tout d’abord rapprochée. Neve subit autant le mal qui lui est fait que ses propres pouvoirs de télékinésie, ce qui rend même son personnage plus complexe que celui de Carrie.

Les qualités citées, d’autres références évidentes, L’exorciste (Friedkin, 1973), Le village des damnés (plutôt la version de Carpenter, 1995), d’autres bonnes idées aussi (l’inceste suggéré par une chemise de nuit que la fillette relève quand on lui demande d’être « gentille ») et Marina de Van profite d’une presse quasi unanime (Positif, Cahiers du cinéma, Inrocks, Libé-Next…), Dark touch d’un succès certainement mérité dans les festivals (Neuchâtel 2013, TriBeCa 2013, Gérardmer 2014…). Cependant, rien ne rattrape le manque de rigueur très tôt ressenti dans l’écriture et donc, malgré tout, la gêne éprouvée du spectateur demeure.






Dvd sorti en septembre 2014 édité par KMBO.
Critique Cinetrafic.

3 commentaires à propos de “Dark touch”

  1. Encore une émule de Catherine Breillat, formée par Ozon, qui voudrait bien s’inscrire dans un courant qualifié par certains critiques de « New French Extremity » :

    Le corps, notamment violenté (par la vie elle-même, pas seulement par des parents « tortionnaires », toujours coupables, si l’on en croit ce farceur de Freud), constitue l’une des fondations du cinéma d’horreur (« body horror« , en effet, comme on dit pour Cronenberg) ; le fait que la presse « spécialisée » ou non – les quatre titres cités en carré d’as de la cinéphilie « officielle » et « politiquement correcte » – semble commencer à le découvrir avec ce tout petit film, désavoué par les « fans » du genre (parfois tout aussi « myopes », hélas), laisse songeur. Quant à Carrie au bal du diable, bouleversant portrait de (jeune) femme qui renverse l’héritage puritain de la sorcellerie américaine (du côté de Salem ou d’ailleurs), en faire un film de vengeance avec un personnage « moins complexe » paraît pour le moins réducteur. Quitte à se faire du mal, on conseille le remake TV avec la poignante Angela Bettis, qui ne démérite pas auprès de l’inoubliable Sissy (impératrice)… 

    Sur le « cinéma du corps », horreur ou X :
    « Derrière la porte rouge : défense et illustration du film d’horreur » (Le miroir des fantômes, juillet 2014)
    – « L’empire de la tristesse : note sur les films pornographiques » (Le miroir des fantômes, juillet 2014)

  2. Panier étonnant que cette nouvelle frange du cinéma français, si l’on peut traduire ainsi, où je n’imaginais pas forcément rapprocher Chéreau, Grandrieux ou Ozon… On cherche à classer (donc comprendre) et c’est souvent l’apparence, les motifs et les formes qui priment : l’image davantage que le sens ?

    Pour revenir à M. de Van, je trouve ses histoires qu’elle met en scène mauvaises (alors que Sous le sable, 2000, est le film que je préfère d’Ozon) mais son approche n’est pas inintéressante.

  3. En ce qui concerne la très belle photographie de Conroy, on pense par moments au travail du photographe américain Gregory Crewdson qui utilise les moyens et la production du cinéma et met en scène une ambiance calme, froide, glauque et dérangeante.

    Pour la référence au Village des damnés, c’est une scène qui rappelle aussi la légende du joueur de flûte de Hamelin. Une rue déserte en pleine nuit, quelques notes sifflées par Neve hypnotisant les enfants pour les emmener dans une école désaffectée et leur éviter de subir la violence des adultes, une vengeance semblable à celle du joueur de flûte attirant les enfants hors de la ville dans une grotte qui se referme derrière eux les faisant disparaître à jamais. N’y a-t-il pas ici un lien avec Grimm, une affection particulière de Marina De Van pour les contes sombres dans lesquels les enfants sont maltraités, thème déjà abordé dans sa version du Petit Poucet (2010).

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