Dans un jardin qu’on dirait éternel (Nichinichi Kore Kōjitsu)

Tatsushi Ōmori, 2018 (Japon)

Inspiré d’un récit autobiographique de Noriko Morishita (La cérémonie du thé), Dans un jardin qu’on dirait éternel est le premier long métrage du réalisateur Tatsushi Ômori à sortir sur les écrans français et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il aura suscité nombre d’attentes. Récompensé à plusieurs reprises au Japon et à l’étranger, le film est l’occasion d’apprécier l’ultime apparition au cinéma de l’actrice Kirin Kiki, décédée depuis, inoubliable Tokue dans Les délices de Tokyo de Naomi Kawase (2016).

Le film débute à Yokohama en 1993 et s’étale sur plus de 24 ans, avec une lenteur très japonaise à peine rythmée par le passage des saisons et le patient apprentissage de deux jeunes femmes, Noriko et Michiko, cousines aux caractères diamétralement opposés. La première est introvertie et un peu gauche, alors que la seconde est pétillante et volontaire (toutes proportions gardées, on reste au Japon). Sur les recommandations de la famille, les deux jeunes femmes s’engagent dans l’apprentissage de la cérémonie du thé, rite séculaire extrêmement codifié et quasi spirituel, qui fera d’elles des femmes japonaises accomplies et des épouses tout ce qu’il y a de plus honorables. Ce qu’elles ne savent pas encore, c’est que cet apprentissage est extrêmement long et demande toute une vie de travail et de rigueur extrême. Noriko et Michiko se rendent donc chez une vieille dame experte dans cet art étrange et subtil, Mme Takeda, qui aura la charge délicate de leur enseigner tout ce qu’elle sait du cérémonial du thé. Elles découvrent alors qu’elles se sont engagées sur un sentier étroit et sinueux, semé d’embûches et de doutes. L’art du thé n’a rien d’une évidence tant les codes sont nombreux et subtils, du pliage de la serviette à la manière dont on saisit la louche, en passant par la posture et la gestuelle, tout est chorégraphié à l’extrême et doit être accompli avec grâce et harmonie. L’art du thé n’a pas pour seule finalité la dégustation, il est avant tout une recherche esthétique aux dimensions spirituelles. Les lieux ont leur importance (ici en l’occurrence une petite pièce assez dépouillée, meublée de simples tatamis et donnant sur un jardin superbement entretenu), de même que la tenue (le kimono traditionnel), les ustensiles ou bien encore le papier utilisé pour déposer les petites pâtisseries que Mme Takeda sert avant de procéder à la cérémonie. Même la calligraphie est une dimension essentielle de la cérémonie et doit inciter chaque participant à une certaine forme de réflexion, voire de méditation. Rien ne se fait à la légère, tout est pensé et codifié, chaque objet a sa place et sa fonction, chaque geste doit être soigneusement mémorisé et exécuté… comme une chorégraphie patiemment préparée.

La rigueur et l’humilité nécessaires à cet apprentissage, mais également le sentiment de ne jamais pouvoir atteindre la perfection ne sont pas sans décourager Noriko et Michik, d’autant plus que leur dévouement n’est pas toujours récompensé. Mais cet enseignement a aussi valeur de quête pour ces deux jeunes femmes qui essaient de trouver un sens à leur vie. Noriko sera celle qui fera preuve de la plus grande persévérance, touchant à peine du doigt la grâce à certaine occasions, se faisant rabrouer par leur maître la fois suivante, mais poursuivant inlassablement et patiemment cet enseignement, y trouvant progressivement une certaine forme d’apaisement et d’accomplissement ; sans cesse il lui faudra faire preuve d’humilité car la perfection ne semble pas être de ce monde.

Filmé avec toute la lenteur nécessaire à son sujet, Dans un jardin qu’on dirait éternel, est un film qui accorde une grande place à l’expérience des sens. Expérience visuelle évidemment, car le film est superbement réalisé. Tatsushi Ōmori apporte un grand soin aux cadrages et à la composition de chaque plan, le tout baigné dans une lumière assez douce et finement travaillée. Expérience auditive également, puisque le réalisateur a particulièrement mis en valeur l’ambiance sonore de son film ; le son feutré des pas sur un tatami, le froissement des étoffes de kimono, le son de l’eau qui s’écoule dans un bol ou bien encore celui de la pluie qui tombe sur le toit de la maison… tout est soigneusement travaillé sur le plan sonore, presque enveloppant pour le spectateur, qui se retrouve pleinement plongé dans chaque scène et bénéficie d’une expérience sensitive, quasiment tactile, de ce qui se déroule à l’écran. La lenteur du film, sa dimension esthétique et contemplative participent grandement à la réussite d’un film ponctué par le passage du temps et des saisons. On observe avec curiosité puis avec une certaine sérénité ce long apprentissage de la cérémonie, qui n’est autre qu’un apprentissage de la vie et un retour à une forme de pureté et d’harmonie absolues. Lorsque le geste est harmonieusement exécuté, lorsque chaque objet est à sa place, lorsque le bruit d’une simple goutte d’eau tombant dans un bol de céramique en vient à sonner différemment parce qu’il arrive à point nommé et sans aucune forme d’impatience… alors s’effacent ces longues années de labeur, ces répétitions incessantes et ces longs moments de découragement, pour ne laisser place qu’à la grâce et à la simplicité d’un rituel multi-séculaire. Et peu importe que la perfection ne soit qu’une lointaine illusion, ce qui compte c’est que vous soyez allé chercher au plus profond de votre âme les ressources pour persévérer et accepter d’être imparfait. Telle est la leçon apprise par Noriko.

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