Conte d’hiver

Éric Rohmer, 1991 (France)





« On joue quoi ?
– Shakespeare.
– Ah ouais, j’connais : Roméo et Juliette.
– Non, ce soir c’est Conte d’hiver.
– Et ça raconte quoi ?
– […] C’est assez rocambolesque.
– Compliqué ?
– Non. Enfin… Il se passe beaucoup de choses extraordinaires. Des gens qu’on croyait morts, qui vont en exil, qui reviennent, qui ressuscitent…
– D’accord, si c’est comme Roméo, je sais que j’aimerai. A ce soir ! »

Comme Louise dans Les nuits de la pleine lune (1984), Félicie (Charlotte Véry) a des relations amoureuses complexes. Seule avec sa fille de cinq ans, Félicie a perdu son amour, le père de l’enfant (un lapsus sur une adresse, Courbevois à la place de Levallois…). Du coup, elle dit oui à Maxence le coiffeur (Michel Voletti) et quitte Loïc l’intellectuel (Hervé Furic). Puis à Nevers, elle regrette Paris, renonce à Maxence et se rapproche de Loïc, faute de mieux. Jusqu’à la pièce de Shakespeare qui, telle qu’elle est citée, nous laissent enfin croire au bonheur que pourra connaître Félicie (d’autres petits indices nous mettent sur la piste du dénouement heureux : le prénom de l’héroïne, le « karma », l’illumination dans la cathédrale de Nevers). Ainsi, elle tombe nez à nez sur Charles l’amoureux disparu (Frederic Van Den Driessche), lors d’un déplacement, dans un bus…

Cinéaste-géographe, Eric Rohmer accorde de l’importance aux déplacements, qu’ils soient à pied, en bus (le n°94 de Levallois), RER, métro ou train (Paris-Nevers, 238 km entre les deux villes est-il précisé) pour assurer la jonction entre la capitale, sa banlieue et la province (d’un été sur un littoral à l’hiver dans Paris). Un plan sur une pancarte de chantier évoque la transformation urbaine (l’idée est reprise par Félicie dans une réplique). Les villes en réseau, les villes en mouvement, l’espace du conte est urbain et enrichit encore l’horizontalité développée par Rohmer dans son cinéma. Comme toujours chez ce réalisateur, les intérieurs sont soignés et la décoration réfléchie jusque dans son absence (les étagères vides de la maison du coiffeur où Félicie ne saura s’épanouir). Dans les appartements, les couleurs sont chaudes (tapisseries et coupe de fruits jaunes et oranges). A l’opposé, les extérieurs sont gris. La rue qui intéresse tant Eric Rohmer n’est jamais valorisée, même au soleil durant l’escapade touristique de Nevers. Il la filme telle qu’elle est et telle que les citadins la perçoivent au quotidien.

Bien que l’introduction soit une idéalisation estivale et provinciale de sa relation avec Charles, Félicie retrouve le bonheur en hiver et (à la suite de décisions parfois contradictoires) à Paris devenu le pôle de ses amours. Elle n’est pas croyante mais Rohmer est malin de nous faire comprendre que c’est en définitive son parcours, qu’il soit topographique ou spirituel (au spectateur d’en décider), qui lui permet de retrouver l’être aimé.





A propos du hasard, du destin et du pari de Pascal (déjà cité dans Ma nuit chez Maud en 1969) :
– Guillaume Bryon, article consacré au film sur Cinétudes (consulté en mai 2010).
– Alain Bergala, « Les jeux du choix et du hasard », dans les Cahiers du cinéma, n° 653, fév. 2010, p. 20-21.

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