Chronique d’une liaison passagère

Emmanuel Mouret, 2022 (France)

« À VOTRE AVIS QU’AVONS-NOUS VU DE L’AMOUR ? »

Comme les précédents films d’Emmanuel Mouret, son onzième long métrage cherche un équilibre entre la théorie exposée, discutée, disséquée et l’incarnation sensible des acteurs.

Le scénario, cette fois cosigné avec Pierre Giraud, adopte le postulat suivant : trouver le bonheur grâce à une liaison de laquelle aucun des deux amants n’attend rien, la savoir éphémère, et ne pas désirer davantage. Le réalisateur des Choses qu’on dit (2020) soigne toujours ses cadres. En particulier dans les intérieurs, où il joue avec les portes et les couloirs, glisse un regard derrière la cloison, recentre ses personnages, les sépare et les fait se rejoindre à la faveur des décors. Par ses cadres et ses sur-cadres, Emmanuel Mouret paraît resserrer les angles sur les êtres aimants comme un scientifique ajusterait son microscope pour voir au plus clair l’objet de son examen. Je dis cela, mais, contrairement à d’autres films comme L’art d’aimer (2011) ou Caprice (2014), l’apport scientifique dans cette histoire de sentiments n’est plus qu’une évocation. L’émission radio du médecin et chercheur Jean Claude Ameisen, que les amants écoutent en voiture le temps d’une fugue, n’est qu’un moment partagé parmi d’autres, sans réelle importance.

À Sandrine Kiberlain et Vincent Macaigne de porter aussi bien le raisonnement que les émotions nécessaires à l’équilibre. Kiberlain joue Charlotte sûre et libre. Macaigne est Simon, loquace comme le sont ceux qui craignent que le silence ne leur révèle une vérité blessante. Charlotte, mère célibataire dont les enfants sont grands, entend jouir de sa relation sans se poser de question. Simon, lui, trompe sa femme. L’épouse n’est jamais montrée, comme tout ce qui relève de leur vie sans l’autre (Mouret ne montre que ce qui appartient justement du secret, c’est-à-dire de l’union adultère). À l’inverse de sa maîtresse, Simon est maladroit et a surtout l’air tout le temps surpris de se trouver en si parfaite compagnie. Les rendez-vous se succèdent au rythme des cartons qui indiquent les dates et segmentent le film. Après le 28 février dans un café, les rencontres entre Charlotte et Simon sont de plus en plus fréquentes jusqu’à une précipitation de printemps, durant la première quinzaine d’avril. La fantaisie du réalisateur a fait disparaître ses personnages entre les cartons enchaînés et laisse au spectateur tout loisir d’imaginer, peut-être parce que la chair y est plus gourmande (elle non plus n’est jamais montrée), peut-être pour signifier la fuite accélérée du temps quand la relation gagne en intensité (les ellipses engloutissant alors la plus grande part de leur bonheur). Il n’est alors pas anodin de voir pour la première fois les personnages courir à perdre haleine dans la scène suivante.

Le 21 mai, quand, avec sa manière un peu hésitante, presque craintive, Simon questionne à haute voix la nature de l’amour entre eux partagé, un travelling inquiet marque le spectateur. Au mot « amour » qui jusqu’à présent n’avait jamais appesanti une liaison voulue absolument insouciante, la caméra s’est approchée de la nuque de Charlotte dissimulée derrière ses cheveux blonds. C’est avec cette délicatesse que les premiers doutes sont indiqués. Malgré tout, le quotidien passe dessus et l’été qui est arrivé est mis à profit pour expérimenter une nouvelle aventure sentimentale. Il ne s’agit plus d’un simple changement de décors (musée, librairie, parc ou forêt, ce que l’on a vu les saisons passées), mais de l’introduction d’un nouveau personnage, Louise, rencontrée à la faveur d’un site internet avec profil à échanger (Georgia Scalliet).

L’usage qu’il est fait de la musique, qui me touche un peu moins dans Chronique d’une liaison passagère que dans Mademoiselle de Jonquières pour citer un exemple remarquable (2018), reste assez subtil. Ainsi, Louise met un disque d’Anoushka et Ravi Shankar que connaissent bien Charlotte et Simon. Le spectateur a entendu cette musique plus tôt car elle a accompagné la première soirée des amants dans le film (avec le titre Pancham Se Gara). Le sitar apportait un exotisme à la relation et le fait de la réentendre gomme cette impression, comme si pour eux avoir une nouvelle maîtresse avait quelque chose de moins exceptionnel. Néanmoins, probablement faut-il distinguer Charlotte de Simon. En effet, le disque de sitar venait de Charlotte, c’est chez elle qu’on l’a entendu la première fois. Le réalisateur établirait alors un lien entre les deux femmes, une complicité par le goût partagé pour Anoushka et Ravi Shankar. Mais pour Simon, la musique répétée serait toute autre, comme l’annonce d’une aventure à laquelle toute surprise a été retirée et donc d’une possible déception à venir. Une fois la liaison à trois consommée, l’élégance et la douceur de la réalisation passe aussi par ce rappel en chanson du caractère éphémère de la relation, La Javanaise chantée par Juliette Gréco. S’aimer le temps d’une chanson écrit Gainsbourg. Le titre passe à nouveau juste avant que Charlotte n’annonce à Simon que c’est fini.

Le momentané ou le passager est par définition quelque chose difficile à saisir. Emmanuel Mouret s’y essaye. La série de plans sur les lieux fréquentés par Charlotte et Simon, alors qu’ils ne sont plus là, tente d’évoquer ses moments passés ensemble et ainsi le côté éphémère du plaisir emporté. Je n’y suis cependant pas complètement sensible. Richard Linklater parvenait mieux à la profondeur recherchée dans Before sunrise (1995), quand Céline touche du doigt cette affiche d’une exposition manquée des peintures de Seurat, plus tard également quand le réalisateur texan insère ces plans des endroits traversés par le couple, mais vides à présent. Linklater évoque bien la fragilité humaine. « His human figures are always so transitory » dit Céline à Jesse toujours à propos de la peinture de Seurat.

Sur ce point précis, ce n’est pas aussi fort dans Chronique d’une liaison passagère, mais le film n’en est pas moins plaisant ni moins agréable, loin de là. Autour de cette union qui a passé en trois saisons, Emmanuel Mouret invoque presque tous les arts : peinture (Matisse, Kandinski…), architecture (la Maison Louis Carré), musique (Mozart surtout), cinéma, avec Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman (1973) vu en salle par Simon et Charlotte. Cela ressemble à une célébration de cet amour transitoire. Et Mouret de tenter de le fixer avec ce plan absolument magnifique du couple à contre-jour, deux silhouettes tournées l’une vers l’autre, deux fantômes, intégrées à la fresque éclatante de La Fée Électricité de Raoul Dufy.

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