Cheval de guerre

Steven Spielberg, 2011 (États-Unis)

« ALORS SORTIT UN AUTRE CHEVAL,
ROUGE FEU »

Cheval de guerre est adapté d’un livre pour enfants de Michael Morpurgo datant de 1982. Alors même si Spielberg livre une description du premier conflit mondial sans qu’il y ait une seule goutte de sang (pas même lorsque le poulain vient au monde, regardons pudiquement ailleurs), même s’il tient à l’écart l’horreur véritable de la guerre ainsi que la mort (hors champ, figurée, presque rendue abstraite), on ne lui en tiendra pas rigueur ; d’autant qu’il a (bien ou mal) filmé cette horreur à d’autres occasions et que son point de vue a parfois fait l’objet de critiques acerbes (La liste de Schindler, 1993, Il faut sauver le soldat Ryan, 1998). C’est au conte que l’on pensera donc lors de cette introduction dans le Devon, où le village est filmé comme un village hobbit, dans un juste équilibre de trognes, de barbes et de farces. C’est au conte que l’on se reportera également lors de la scène finale qui voit se réconcilier le père et le fils (au conte et à la filmographie du réalisateur puisque la famille sert de film en film de fil rouge).

Cependant, malgré le conte, le lyrisme et l’héroïsme un peu niais qui en découlent, Spielberg n’évacue pas complètement toute la violence de la guerre de 1914-18 et l’on peut rester impressionné par une scène ou deux : la charge de la cavalerie, sabre au clair, stoppée net par le surgissement des mitrailleuses et la guerre moderne ou la traversée du no man’s land en pleine bataille de la Somme (rappelant de semblables courses vers la mort dans A l’ouest, rien de nouveau de Milestone, 1930, ou s’en inspirant Les sentiers de la gloire de Kubrick, 1957).

Avec ce film et probablement en réaction à celui-ci, un cliché marquant nous revient. Il est parfois utilisé mais il n’est pas toujours évident d’en connaître la source. La photo apparaît notamment dans le documentaire de Jan Peter, 14, des armes et des mots (2014) et c’est sur le site de la Société Historique de Soissons que nous en retrouvons plus facilement la trace. Ce cliché d’un cheval calciné ou pourrissant et pendu à un arbre appartient à la collection Vergnol (il est probablement aussi accessible à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine). Il porte la cote C 22 et fait partie d’une série de quatre photos cadrant la dépouille sèche de l’animal sous différents angles. Les photos ont été prises aux environs de Soissons, ville très proche du front. Soumise à des bombardements constants, elle est presque entièrement détruite à la fin de la guerre. On imagine assez facilement le cheval projeté à la suite d’un de ces bombardements ou d’un autre concernant plus directement le front (batailles de l’Aisne, Chemin des Dames…). Le cheval ne porte aucun équipement, il est par conséquent impossible de dire s’il s’agit d’un simple cheval de ferme ou d’un cheval de l’armée. Les clichés ne sont pas datés.

D’autres images de cheval, peintes cette fois, traduisent à la fois la violence extrême et le traumatisme causé par la Première Guerre mondiale. C’est d’abord le détail de chevaux peints dans L’autoportrait en Mars d’Otto Dix (1915) : grand fracas cubiste et premiers pas d’une introspection traumatique, Dix y représente des chevaux rouges et terrorisés (loin de ceux de Chagall), en fuite au milieu des éclats de sang et de lumières. Plus tard, de ces chevaux, il ne reste plus rien (on estime à un million les chevaux morts sur le sol français durant la guerre). En 1924, entre autres gravures de l’ensemble Der Krieg, Dix dessine une carcasse retournée. L’animal a trois pattes qui partent vers le ciel comme dans une cavalcade impossible et figée. La quatrième est arrachée au flanc. Un trou dans le ventre laisse deviner les entrailles et saillir la cage thoracique. Un œil sort de l’orbite et la gueule n’est bientôt plus qu’un crâne. Le trait est nerveux et l’intérieur griffonné informe. La dépouille se confond par endroit et par taches avec un sol certainement boueux, ce qui accentue l’idée que l’on se fait d’une décomposition avancée.

Pour replacer l’horreur en hors-champ, plus doux et davantage en accord avec le film de Spielberg, évoquons pour finir le monument aux morts de Chipilly en Picardie, dédié à la 58ème Division Britannique s’étant battue lors de la bataille d’Amiens, en août 1918. Henri-Désiré Gauquier, le sculpteur, y a représenté un artilleur britannique libérant son cheval blessé de son harnais et le réconfortant d’un baiser. La représentation est à la fois humble et douloureuse.

Spielberg-Cheval de guerre-Chipilly-image libre

Finalement si Cheval de guerre nous laisse le plus souvent distant et si ses partis pris peuvent agacer, il a au moins le mérite de rendre curieux. Pour compléter les images donc, évoquons ces textes d’historiens qui concernent particulièrement les animaux du front et la cavalerie, corps militaire inadapté en 1914-18 et en grande partie avalé (du moins sur le front ouest) par les premiers charniers de la guerre de mouvement.

A lire :

– Gene Tempest, « Aux chevaux morts pour la France », dans L’Histoire, n°382 daté décembre 2012, p. 74.

– Damien Baldin, « Les tranchées ont-elles enterré la cavalerie ? », dans Guerres mondiales et conflits contemporains, PUF, 2007/1, n° 225. Excellent article sur les missions de la cavalerie durant le conflit et, une fois considéré son anachronisme, à partir de 1915, sur la réduction de ses effectifs puis son renforcement par l’usage de véhicules motorisés, automitrailleuses et autocanons complétant les unités.

– Damien Baldin qui a travaillé sous la direction de Stephane Audoin-Rouzeau a aussi dirigé le collectif La guerre des animaux 1914-1918, Paris-Péronne, Artlys-Historial de la Grande Guerre, 2007.

2 commentaires à propos de “Cheval de guerre”

  1. Voilà un intéressant point de vue équestre sur le traumatisme de la Grande Guerre prenant judicieusement comme point d’ancrage les œuvres de Morpurgo et Spielberg. La vision de ce dernier est teintée en effet d’un vernis qui adoucit la brutalité de la guerre, mais également d’une certaine nostalgie pour l’époque classique lors de laquelle John Ford faisait figure de grand manitou des plaines. Le cheval étant également un totem de la mythologie américaine, véhicule de conquête réapproprié par les tribus indigènes, son voyage au secours de la vieille Europe à feu et à sang ne pouvait que se faire sous un ciel en technicolor. Je prends note de toutes ces citations artistiques qui viennent alimenter ton article, et qui ne sont pas sans préfigurer le cheval fou de Guernica, dans la tourmente d’une autre guerre pas si éloignée.

  2. Ce film est une histoire magique. Il s’agit d’une histoire vraiment magnifique entre un homme et un cheval pendant la guerre.Au cours de ce film on suit le cheval dans ses péripéties ce qui fait s’attacher a lui .C’est un très bon film
    et je le recommande vivement .

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