Les chants de ma mère

Erol Mintas, 2014 (Turquie, Allemagne, France)




En compétition au F3C, Les chants de ma mère est le premier long métrage du scénariste et réalisateur turc Erol Mintas. Une relation mère-fils touchante, traitée avec austérité, portant la question kurde en arrière-plan…


1992. Dans un village du Kurdistan, un enseignant narre à ses élèves l’histoire d’une corneille qui se prenait pour un paon. À peine a-t-on le temps d’y voir une allégorie politique sur le thème de l’identité des Kurdes, que son cours est interrompu par des hommes qui l’enlèvent. Des images d’une violente arrestation qui deviennent obsédantes. L’enjeu est posé : il s’agit d’une réflexion sur le thème de l’identité. Mais le propos n’est, volontairement, pas clairement exprimé. Un principe de mise en scène qu’Erol Mintas va appliquer pour ne rien mâcher au spectateur qui doit désormais trouver les réponses par lui-même.


2013. À Tarlabaşi, un quartier d’Istanbul, vivent Ali (interprété par l’acteur Feyyaz Duman) et sa mère Nigar (Zübeyde Ronahi) qui meurt d’envie de retourner dans leur village d’origine. Nigar pense que tous leurs amis et proches ont déjà retrouvé leurs maisons, qu’ils avaient été obligés de fuir. Elle est d’autant plus triste qu’elle n’arrive pas à remettre la main sur une chanson, chantée par un dengbej, en fouillant parmi de vieilles cassettes. Faisant de son mieux pour la mettre à l’aise et l’empêcher de retourner dans leur village, Ali va se lancer dans une enquête sur cette chanson. Une décision qui va le mener à renforcer davantage les liens étroits qu’il entretient déjà avec sa mère, au détriment de sa propre vie conjugale…


Le montage permet de questionner l’identité kurde et à l’image de sa bande-annonce, le drame familial se construit sur un rythme plutôt lent, où des scènes de la vie quotidienne se mêlent à des paysages naturels et urbains. Le réalisateur oppose ses plans pour faire écho aux origines des protagonistes, mais aussi aux sentiments de nostalgie, d’éloignement et de solitude qu’ils éprouvent au quotidien. Les paysages de campagne symbolisent l’envie de Nigar de retourner dans son village, des images résonnant avec la première scène du film. Aussi, bien des questions traversent le récit, ravivées par ces panoramas : est-ce le même village ? Pourquoi Nigar est-elle si triste ? Qui était ce professeur ? Que s’est-il passé là-bas ? Est-ce le sentiment de tous les réfugiés kurdes en Turquie ?

Les longs trajets en scooter d’Ali dans l’environnement urbain retracent l’éloignement physique et moral ressenti par chacun des personnages. La distance qu’il parcourt et qui le sépare du centre-ville (où se trouvent son travail et l’appartement de sa compagne) traduit l’exclusion dont les personnages souffrent. Un éloignement qu’ils subissent, loin de leur origine, de leur identité. Les scènes de la vie quotidienne, quant à elles, prennent place, le plus souvent dans l’appartement de Nigar et de son fils. Entre ces murs austères à la décoration très simple, Nigar passe son temps, dans le salon et la cuisine, le plus souvent assise à décortiquer des noix, à ranger ses affaires, à chercher cette fameuse musique ou encore à penser. Une mise en scène sobre et sans artifices au service des sentiments, de l’amour d’Ali pour sa mère et surtout de la tristesse de Nigar interprétée par Zübeyde Ronahi, dont le naturel et l’expressivité du visage rendent la performance touchante.

Pris au piège entre passé et présent. Agités ou opposés entre deux « mondes », les personnages vivent dans un quotidien englué dans une inertie dramatique, pesant et répétitif, qui semble occulter les faits. La dénonciation du conflit serait-elle trop opaque ? Même si les questions soulevées sur la mémoire et l’identité culturelle de la communauté Kurde sont clairement identifiables, ce n’est que l’histoire touchante d’une mère et de son fils recherchant une cassette que l’on retient de ce film. La question kurde plane donc comme une ombre sur les relations entre les personnages, jamais abordée ouvertement par les protagonistes.

Le mutisme des personnages répond à la cruauté du conflit. La Turquie est le pays où la question kurde fait la une des journaux chaque jour. Dans les années 1980, les disparitions, les arrestations, la torture, les exécutions extra-judiciaires de Kurdes se sont multipliées. Depuis la création de la République turque, les Kurdes sont victimes d’une discrimination sévère et permanente qui a longtemps été formellement niée par les autorités turques. Cela malgré les témoignages de victimes ou d’ONG. Au drame, constamment s’oppose le silence. Les protagonistes de Mintas ne font rien d’autre que de le vivre dans leur chair.

Paradoxalement pour Erol Mintas, cette mise en scène d’un silence lourd est une dénonciation : « Ce film parle d’une famille kurde qui vit en Turquie », confie-t-il dans une interview. « On a essayé de montrer ce qu’ont enduré les Kurdes ces dernières années pour que cela ne se reproduise plus. » Trop de douleur sans doute : Songs of my mother, n’a pu prendre la forme que d’un drame familial.




Betty Quiniou, pour Preview,
en partenariat avec La Kinopithèque pour la 36e édition du Festival des 3 Continents

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