Broken flowers

Jim Jarmush, 2004 (États-Unis)




Don Johnston (n’oubliez pas le « t ») était dans l’informatique et les femmes. « Etait » car de sa première branche d’activité il a pris la retraite et dans la seconde il n’est plus aussi doué. Jim Jarmush récupère le Bill Murray mou et mélancolique laissé par Sofia Coppola dans [intlink id= »lost-in-translation » type= »post »]Lost in translation[/intlink] (2003). Filmé en survêtement, au milieu d’un large canapé en cuir, le regard dans le vide, il est difficile de se figurer que l’homme puisse avoir été un Don Juan. Après que sa compagne le quitte (Julie Delpy tout en rose et jupe moulante), Don s’affale… A la télé passe Les quarante ans de Don Juan (Alexander Korda, 1934). A ses côtés un gros bouquet de fleurs roses…

C’est une lettre anonyme lui révélant qu’il est père d’un fils de 19 ans qui tire un peu Don de son apathie. Qui en est l’auteur ? Fin détective du dimanche, Winston son voisin (Jeffrey Wright) l’encourage à le découvrir. Don prend donc la route et Jarmush lui fait traverser les Etats-Unis à la recherche des mères potentielles (les excellents morceaux de l’Ethiopien Mulatu Astatke servent de bande son au voyage). Vingt ans après, ces femmes sont les « fleurs abîmées » du titre. Sharon Stone en veuve (ordonnatrice de placards) flanquée d’une impudique Lolita, Frances Conroy qui a trouvé son bonheur dans une villa de catalogue, Jessica Lange en communicatrice animale (et plutôt proche de sa secrétaire, Chloë Sevigny [1]), Tilda Swinton en pauvre névrosée…

A l’improviste, Bill Murray leur rend visite un bouquet rose à la main. Chez elles, sa présence est inopportune. Jarmush le traduit par les décors dans lesquels il place Murray : les intérieurs sont désordonnés ou trop ordonnés, quoi qu’il en soit cocasses (le tableau d’un bouquet de fleurs au dessus d’un bouquet de fleurs). Toutes les habitations sont en périphéries (pavillons de banlieue ou bicoque en campagne) et leurs occupantes sont marginalisées. La dernière vivante chez laquelle il passe (car il rend également visite à une morte), lui coûte un coup de poing qui l’assomme. Il se réveille dans sa voiture et le cadre trop étroit coince son corps. Toutes ces rencontres, autant de souvenirs chamboulés, l’ont écrasé comme le temps qui a passé. De retour chez lui, les fleurs ont perdu leurs pétales.

Les relations passées ont-elles aujourd’hui une importance ? Il n’apprend rien de ses ex-femmes. Dans la dernière séquence, ce ne sont plus les femmes qui le tracassent mais son fils supposé : ce gamin sur la route au même survêtement que lui ? Ou bien ce visage sorti de la fenêtre d’une voiture (hors cadre comme lui [2]) ? Le réalisateur laisse son héros à un carrefour, à nouveau le regard vide… Ne dit-il pas dans une de ses dernières répliques qu’il n’a que le présent ?

Jim Jarmush s’est écarté de la spiritualité de Ghost dog (1999) et de la poésie de Dead man (1996). Il laisse toujours en revanche une place aux pauses café et cigarettes. A cause des déplacements et de l’attitude de son personnage incapable de décider, Wenders n’est pas loin (Paris, Texas, 1984). Le film est dédicacé à Jean Eustache ([intlink id= »la-maman-et-la-putain » type= »post »]La maman et la putain[/intlink], 1973 [3]). En 2005, il a séduit le jury de Cannes qui lui a réservé le Grand Prix du festival.





[1] Décidément Chloë Sevigny multiplie les seconds rôles auprès de cinéastes de talent : Fincher (Zodiac, 2007), Allen (Melinda et Melinda, 2005), Gallo (Brown bunny, 2004) et von Trier (Dogville, 2003).
[2] Chose amusante, le gamin est interprété par Homer Murray, un des enfants de l’acteur.
[3] Eustache apparait d’ailleurs dans L’ami américain de Wenders, 1977.

Une réponse à “Broken flowers”

  1. Dans les mains d’une autre production, au service d’un autre casting, l’argument de Broken flowers (un type retrouve les femmes qu’il a connu 20 plus tôt et qui auraient pu lui cacher le fils qu’il croit (craint ?) soudain avoir) serait sans doute l’occasion d’une comédie sentimentale rythmée, riche d’une galerie de portraits croquignolets, à l’anglaise, ou bien d’un petit thriller initiatique enfonçant les portes béantes.
    Or, Jarmush, à qui on ne saurait la faire, opte lui pour un traitement tout proche du travail du Brautigan du Privé à Babylone : le biais cool dépressif. Incarnation depuis Sofia Cop’ de ce cool dépressif, Bill Murray, tout en survêt’, fait un sans faute (hormis donc une sensation de déjà vu), tout comme les actrices l’entourant avec une chaleur étrange ou une froideur particulière (Delpy, Stone, Conroy, Lange et les autres… jusqu’à la petite Lolita !). Vibrante errance, philosophiquement pas si étrangère au Straight story de Lynch (le road movie « inutile » et neurasthénique), évocation en creux, vision d’une Amérique douce-amèrement paumée, qui se cherche (les réussites professionnelles y sont vaines ou risibles (la brochette d’alter-créatrices new-ageuses ! L’apprenti-Sherlock black !), plus que farouche interrogation de la paternité…
    …en évitant bien des écueils, le Jim Jar’ fait, une fois encore, mouche.

    Avis dans son contexte et flanqué de ses commentaires, ici.

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