Brigadoon

Vincente Minnelli, 1954 (États-Unis)




CONTE DE FÉES AMBIVALENT ET APPEL DU RÊVE


Un conte de fées ambivalent déguisé en comédie musicale : c’est ainsi que l’on pourrait résumer Brigadoon de Vincente Minnelli, ce maître de l’enchantement. Le film relate la singulière aventure survenant à deux New-Yorkais partis chasser dans les Highlands en Ecosse. Alors qu’ils se croient perdus, Tommy (Gene Kelly) et Jeff (Van Johnson), découvrent, sortant des brumes, un village d’une poignée de maisons ne figurant sur aucune carte : Brigadoon. Vêtus de costumes écossais traditionnels, kilts et robes plissées en tartan, ses habitants y dansent sur la place du marché, échangent pains et légumes sans connaître le shilling, regardent les intrus avec méfiance. Jeff veut quitter ce lieu hors du temps, mais Tommy tombe sous le charme d’une villageoise, la belle Fiona (Cyd Charisse).

Adaptation d’une comédie musicale de Broadway de Lerner et Loewe, Brigadoon est visuellement l’un des plus beaux contes de fées que l’on ait vu à l’écran. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : Brigadoon est un village dormant qui ne se réveille qu’une fois tous les cent ans pour vivre le temps d’une journée, avant de replonger dans un sommeil centenaire. Tommy, qui appartient à la réalité, et Fiona, qui appartient au royaume de Faërie, sont condamnés à ne se voir que l’espace d’une journée. Les habitants de Brigadoon évoquent ce sort qui leur a été jeté comme « un miracle » prodigué par Dieu à l’instigation de leur ancien pasteur qui voulait protéger le village des atteintes des sorcières et du temps. Étrange miracle en vérité qui les condamne à vivre en marge dans un lieu magique si étroit qu’ils peuvent en voir les limites, d’autant plus qu’une règle terrible s’impose à tous : quiconque quittera Brigadoon condamnera le village à disparaître dans le néant.



Brigadoon fut en 1954 un échec commercial et critique. Certains reprochèrent au film de ne donner à voir de l’Ecosse qu’un folklore de pacotille éloigné de la réalité. C’était là un reproche oublieux de la nature du film : celle d’un conte qui cherche à s’éloigner le plus possible du réel. Au grand dam du producteur Arthur Freed et de Gene Kelly qui voulaient tourner en Ecosse, l’intégralité du village de Brigadoon fut reconstitué sur le plus grand plateau de la MGM (180 mètres sur 18 mètres) par Minnelli, lequel fit peindre de couleurs vives jusqu’aux fougères, conférant au lieu, sous l’effet conjugué du Cinemascope (que le cinéaste utilise ici pour la première fois) et de la direction artistique de Cedric Gibbons et Preston Ames, les couleurs éclatantes de Faërie, rien ne venant rompre l’ordonnancement du monde secondaire ainsi créé, rien n’appartenant à la nature, tout étant créé par la main de l’homme. C’était respecter la leçon de Tolkien dans son essai Du conte de fées (1939), selon laquelle le conte est d’abord un acte de création de l’homme, la création d’un monde secondaire régi par ses propres règles. Sur ce grand plateau, Minnelli pouvait démontrer son sens inné de l’espace, qui lui permettait de filmer les actions comme se tenant sur une scène, en plans d’ensemble. Il pouvait installer sa grue sans entraves et faire ainsi mouvoir le cadre de la scène avec grâce, au gré des évolutions de ses danseurs que sa caméra suivait, ici Gene Kelly et Cyd Charisse. Chez Minnelli, les mouvements de la danse disent les mots de l’amour. Autre élément caractéristique de la mise en scène de ce film, la brume, qui est utilisée avec beaucoup de réussite : quand Brigadoon sort des brumes, on se croit devant une suite de tableaux champêtres peints par quelque maître néerlandais inconnu. Quant au lointain des montagnes écossaises, il est figuré par des décors peints (ou matte paintings) qui contribuent à donner l’impression que l’on découvre en même temps que Tommy un royaume oublié, délaissé par les hommes et les siècles.

C’est dans Tous en scène (1953), que l’on trouve énoncé le credo minnellien, qu’illustre sa mise en scène au sens littéral du terme : « le monde est une scène, la scène est un monde ». Mais c’est peut-être dans Brigadoon, sous la protection du genre du conte, que Minnelli le pousse jusqu’à l’extrême pointe de sa logique. Dans Un Américain à Paris (1951), Le Pirate (1948) ou Tous en scène, on passe du monde à la scène et vice-versa, il y a des allers-retours entre rêve et réalité : les deux co-existent sans s’exclure l’un l’autre, le rêve faisant irruption dans la réalité comme s’il la prolongeait à l’occasion des numéros de danse. Dans Brigadoon, il n’y a plus de co-existence car le rêve et le conte ne tolèrent plus de rival. On ne passe plus indifféremment d’un monde à l’autre. Tommy doit choisir entre la réalité, un New-York hystérique, et Brigadoon, le monde féerique, qui est un monde de substitution à ce point vorace qu’il efface de l’écran élargi par le Cinemascope tout le reste. Aussi, qui essaie de quitter Brigadoon est condamné soit à mourir, soit à être responsable de la mort des autres. C’est le sort de Harry dans le film. Il est « celui par qui le scandale arrive » (titre français de Home from the hill (1960) de Minnelli qui reprend ces mots tirés de l’Évangile selon Saint Matthieu), celui qui révèle la vérité aux autres et le paie de sa vie. Brigadoon parait moins bénie que maudite et ce paradis pour certains est un enfer pour d’autres. Dormir cent ans : n’est-ce pas là, la malédiction lancée par les sorcières de La Belle au bois dormant de Perrault et des Frères Grimm ? Pourquoi faire croire qu’elle serait soudain devenue « miracle » ? Quel dieu autoritaire et machiavélique aura trompé le pasteur de Brigadoon en 1754, il y a deux cent ans, comme dans un roman de Leo Perutz ? Choisir entre la réalité et le rêve, une fois pour toutes, sans pouvoir jamais revenir en arrière : sort terrible que celui-ci, qui scinde les mondes en bulles autonomes comme autant de forteresses, à l’inverse du rêve qui fait voyager entre les mondes et oblitère les frontières. Seul l’amour donne un passe-droit pour passer de l’autre côté de la barrière, selon une loi qui court du romantisme au surréalisme.

C’est dans l’extraordinaire séquence de la chasse à l’homme, où Minnelli et son chef opérateur Joseph Ruttenberg se surpassent, que se révèle un peu plus l’ambivalence fondamentale de Brigadoon. Tout se déroule la nuit, les danseurs courent dans les bois pareils à de rouges démons, et quand un accident vient à bout du fuyard, son corps est emporté par son père comme dans une scène biblique. Son meurtre est caché aux femmes car on ne veut pas gâcher la fête, de même que les sublimes enluminures de la mise en scène de Minnelli font faussement croire que Brigadoon est ce royaume mièvre fait de danses et d’amour et dissimulent la malédiction qui sévit. Décidément, « Malheur à celui par qui le scandale arrive… »

Mais ce n’est pas tout, car l’ambivalence de Brigadoon s’applique aussi à ses héros masculins. Tommy et Jeff ne sont pas d’aimables chasseurs, ce sont des personnages malheureux, des personnages de drame (et Minnelli, réalisateur du sublime Comme un Torrent (1958), s’y connaissait en drame) jetés dans les bras du conte. Jeff, alcoolique et misanthrope, déteste le monde, aussi bien la réalité que Brigadoon. Son alcoolisme sera à l’origine d’un drame que je tais ici. Tommy, lui, traîne une mélancolie persistante qui lui fait regarder son mariage à venir comme une épreuve. Il croit certes être sauvé par Fiona dont il tombe amoureux, mais il est placé devant ce choix cornélien : renoncer à la réalité ou renoncer à Brigadoon et Fiona pour toujours. Si l’on regarde attentivement les plans d’introduction du film, on s’aperçoit que Tommy et Jeff apparaissent en premier et Brigadoon en second. Le royaume magique répond donc à leur appel mélancolique comme si leur mélancolie les prédisposait à rencontrer Brigadoon, à créer Brigadoon par la pensée. La mélancolie créatrice de Tommy l’autorisait à s’y sentir heureux, à si bien s’imprégner du lieu et de l’amour de Fiona, qu’il pouvait ensuite entendre son appel jusqu’à New York (à l’appel de l’homme rêvant à un autre monde, succède l’appel de cet autre monde), tandis que la mélancolie destructrice de Jeff le condamnait au malheur dans chaque monde.

Voilà pourquoi on trouve dans ce film autant de joie et de « Go home with Bonnie Jean » dansant, que de mélancolie cachée, comme une veine devant rester occultée, et voilà pourquoi ce merveilleux Brigadoon aux beaux atours et à la mise en scène aérienne est aussi un film ambivalent, plus conte étrange souvent que comédie musicale, qui tisse un lien indestructible entre joie et mélancolie. Quand on fait du monde une scène, c’est parfois pour ne prendre qu’un aller simple.





Strum (Newstrum)

5 commentaires à propos de “Brigadoon”

  1. Hello Benjamin, je suis ravi de participer au dixième anniversaire de la Kinopithèque par l’intermédiaire de ce texte. Bravo pour cette longévité et la diversité des textes proposés et longue vie à la Kinopithèque ! J’attends avec impatience les autres contributions.

  2. Un ami me rappelle cette réplique excellente :

    Le mariage a lieu en terres écossaises. Ils ont tous fait le voyage pour y assister. Charles et Gareth viennent de saluer les mariés et entrent dans la salle de bal où retentissent les cornemuses et où déjà les convives en kilt et une main sur la hanche gambillent sur un pied. Gareth tout souriant s’écrie alors : « It’s Brigadoon, it’s bloody Brigadoon ! » Et il entre à son tour dans la danse, ajoutant sa contribution à toute la scottishness de la scène.

    C’est bien sûr dans Quatre mariage et un enterrement de Mike Newell (1994) avec Hugh Grant et surtout ici le truculent Simon Callow.

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