Les bouffeurs de fer (Eisenfresser)

Shaheen Dill-Riaz, 2007 (Allemagne, Bangladesh)



« PAIX, JOIE ET PROSPÉRITÉ »

Surexploitation ouvrière, travail des enfants, exposition aux substances nocives, danger de mort dans les carcasses de métal à désosser… Les conditions de travail pourraient être celles des ouvriers du XIXe siècle européen plongés dans la révolution des machines et des techniques. Mais, depuis les années 1970, ce sont celles des Bangladais qui, sur les chantiers de démolition de navires de Chittagong. Sur le golfe du Bengale, les plages de boue et de fer réservent aux ouvriers les pires tourments physiques. Le dépeçage des géants marins, paquebots ou porte-conteneurs bons pour la casse, se fait à la main et en sandales. Fourmis à l’ombre de mastodontes de fer, les chapelets d’hommes tirent d’énormes cordages métalliques ou portent de grosses plaques de métal. En l’absence de toute protection, les ouvriers risquent brûlures, coupures et amputations. A ces tourments physiques, s’ajoutent les tourments moraux comme l’endettement fréquent favorisé par les retards de paiements. Les entrepreneurs ont appelé le chantier « Peace, Happiness and Prosperity » ou chantier PHP.


CEUX QUI BOUFFENT DU FER ET CEUX QUI COMPTENT L’ARGENT
Comme d’autres documentaires militants, celui-ci montre à son tour les exploités et leurs employeurs. Ainsi, dans les cimetières à bateaux, les travailleurs qui occupent les postes les plus éprouvants et les plus risqués sont des paysans du Nord qui, quand arrive la mousson, viennent chercher sur les littoraux un salaire complémentaire mais dérisoire. Les postes de contremaitres ou ceux plus reposants des machinistes sont réservés aux autochtones à qui les dirigeants de l’entreprise, avec l’accord de l’État, ont racheté les terres pour installer leur enfer. Les patrons, père et fils, roulent en 4×4, se déplacent avec leurs servants et sont traités avec vénération… Comme dans China blue de Micha X. Peled (2005), le film se concentre sur les travailleurs, leur donne visage et parole. Même s’il ne laisse pas croire à l’amélioration immédiate de la situation, il évoque aussi les prémices d’une contestation ouvrière.

Dans les années 2000 encore, et malgré les dénonciations répétées de plusieurs ONG (Greenpeace…), les entrepreneurs et les États se moquent que les droits fondamentaux au travail soient bafoués. Leur profit* compense largement la « gêne » occasionnée par l’exploitation de quelques-uns. De plus, l’activité permet de répondre à l’essentiel des demandes du Bangladesh en fer. Dans le documentaire, les responsabilités des États n’apparaissent qu’en filigrane. Les pays riches se déchargent d’une activité coûteuse auprès de pays qui ne disposent pas encore des infrastructures de protection et de contrôle nécessaires, où les populations ne sont pas formées aux tâches dangereuses qui leur sont confiées, ni même informées des risques sanitaires encourus. Le film porte aussi l’idée que ce sont les déchets des pays industrialisés qui permettent, au moins en partie, la construction des pays en développement (Inde, Chine et Bangladesh où se concentre l’essentiel de la démolition navale). Enfin, l’enrichissement recherché par les locaux montre que les coûts humains et environnementaux n’ont toujours pas leur place dans les préoccupations de ce secteur industriel.

Au début les images sont spectaculaires et le ton presque léger (l’humour des premiers échanges étonne dans pareilles situations). Au fur et à mesure que l’on découvre le chantier (qui constituait aussi un des Paysages manufacturés de Jennifer Baichwal, 2007), ce sont les conditions misérables des travailleurs que l’on retient surtout. Avec les Bouffeurs de fer de Chittagong, Shaheen Dill-Riaz (lui-même originaire de la région) nous sensibilise à un problème lié à une autre forme de recyclage de déchets et à la mondialisation de l’économie.





* « … trente chantiers de destruction qui emploient 30 000 ouvriers. De 150 000 à 200 000 autres travaillent indirectement dans la récupération. Toutes les parties y trouvent leur compte : le pays récupère 90 % de ses besoins en fer ; le gouvernement reçoit des taxes sur chaque bateau admis… », Kushal Pal Singh, Yadav – Down to Earth, n°22, avril 2007, p. 29-32. Article cité par RITIMO (Réseau d’informations et de documentation pour le développement durable et la solidarité internationale, www.ritimo.org), en bibliographie du dossier « Bangladesh, Des travailleurs exploités », juillet 2009.

Voir aussi le site des Films pour un seul monde qui met en lien de la documentation sur ce thème.
Note publiée sur Kinok en mars 2011.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*