Beauty (Nosilatiaj. La belleza)

Daniela Seggiaro, 2012 (Argentine)

LE CRI SILENCIEUX DES WICHÍS

L’éternelle confrontation des peuples, et sa violence induite. Comme le massacre des Indiens par le conquérant blanc dans le western, la coexistence impossible des cultures est un thème récurrent au cinéma. Beauty de Daniela Seggiaro n’échappe pas à la règle, mais construit le portrait d’un peuple méconnu des salles obscures, les Wichís.

Véritable travail d’anthropologie, presque à la façon d’un documentaire, ce film dont le véritable titre est Nosilatiaj, transporte le spectateur dans une Argentine rurale, au nord, bien loin de l’habituelle image de Buenos Aires. Yolanda, jeune adolescente wichí que tout le monde appelle Yola, est la domestique indigène d’une famille blanche qui ne cherche même pas à comprendre sa culture et qui la bafoue sans état d’âme.

Le grand rouleau du destin
Une longue tresse, le récit d’une vie. Ici, l’autochtone aura les cheveux coupés de force, « civilisée » par une atteinte dans ce qui lui est finalement aussi intime que fidèle à la tradition. Un mélange de mutilation et d’humiliation. À l’image du destin de la belle protagoniste, la tresse coupée est aussi un vol. Ce symbole est le prétexte de la dénonciation forte de Beauty. « Les gens vont aujourd’hui dans ces communautés pour acheter des cheveux, à bas prix. C’est une réalité », explique la réalisatrice.

Asservie et éloignée des siens, Yola souffre de l’incompréhension de la famille qui l’emploie, la considérant comme une « Indienne aux coutumes étranges ». « C’est vrai que ton père est un sorcier » demande Antonella, la fille aînée de la maison, une vraie peste. Interprétée par la sobre et émouvante Rosmeri Segundo, véritable Wichí et pour la première fois à l’écran, l’adolescente ne prend pas la peine de répondre à ceux qui ne la comprennent pas. Elle obéit en silence, ne se révolte pas, mais tout bascule le jour où sa patronne la contraint à aller chez le coiffeur du village. Elle en perd aussitôt la force de lutter. Sans pathos, l’écriture cinématographique sait évoquer la violence cachée mais extrême de cette amputation, de ce qui est à la fois une partie de son corps et une atteinte à ses traditions.

Protagonistes invisibles
Dans Beauty, une voix off en langue wichí exprime les rêves de Yola, son enfance et ses racines. La poésie se glisse dans le pouvoir de sa pensée et de l’implicite : les cent mille Wichís, éparpillés à travers la Bolivie et l’Argentine, sont au centre de ce film. Ils n’existent réellement que grâce au hors champ, où la muette Yolanda exprime sa souffrance et qui l’érige en témoin d’une culture opprimée.

Cette présence suggérée de tout un peuple, en aparté, évite les pesanteurs d’une dénonciation manichéenne, en portant un regard inédit et sensible sur cette négation de l’autre. Un phénomène parfois plus nuancé : « Lors du casting pour le film, on a vu arriver beaucoup de filles qui avaient déjà coupé volontairement leurs cheveux, ou les avaient teints », explique la réalisatrice. Même si les évolutions se font aussi sans contraintes, Beauty, c’est l’éternel problème de la « modernisation » imposée ou acceptée d’une culture traditionnelle.




Charlotte Varenne pour Preview
en partenariat avec La Kinopithèque pour la 34e édition du Festival des 3 Continents

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