Avengers

Joss Whedon, 2012 (États-Unis)




LES SUPER-HÉROS, ÇA SERT D’ABORD A FAIRE LA GUERRE


Joss Whedon, pourtant présenté comme « a comic-book guy through and through » par le New York Times, n’attire pas notre attention pour avoir fait d’Avengers un divertissement honnête (ce qu’il est) mais pour tendre à travers le récit des indices qu’il nous plaira de mettre en relation avec l’actualité et de librement interpréter.


LE MAL INSAISISSABLE
Natasha Romanoff, ex- agent du KGB (Scarlett Johansson), expédie une affaire en Russie contre un haut gradé corrompu. De son côté, se cachant des inopportuns tout en essayant de se protéger de lui-même, Banner le chatouilleux (Mark Ruffalo) fait de l’humanitaire dans un bidonville indien. A Stuttgart, Loki (Tom Hiddleston) asservit toute une population pendant que ses sbires convoitent un morceau d’iridium. Présent sur les lieux, Captain America (Chris Evans) fait le lien avec un autre tyran qui de l’Allemagne avait partout répandu le chaos. Que ce soit le porte-bannière étoilé en personne qui, accompagné de ses amis, arrête l’Asgardien, participe donc à ce moment-là de la même référence historique. Si l’on résume, une Europe faible, une Russie versatile et l’Inde désespérément négligée, d’après ces trois courtes scènes et de leur propre point de vue, au début du XXIe siècle, les États-Unis n’ont pas à se soucier de puissances restées petites.

Quoi qu’il en soit, l’ennemi véritable n’est plus un État que de bien commodes frontières délimiteraient. C’est ici un extraterrestre, Loki (voir Thor de Branagh, 2011), capable de faire irruption n’importe où (Stuttgart ou New York) pour y semer la terreur. C’est aussi un réseau occulte où tout se trame et tout se complote, une nébuleuse que le film identifie au reste de l’univers : sur un astéroïde, les monstres avec lesquels traite le mauvais dieu scandinave et, au-dessus de ces simples filiales, Thanos, qui apparaît au milieu du générique de fin aussi furtivement que l’intouchable patron d’une multinationale. Depuis 2001 et l’extension supposée du terrorisme, la seule vraie menace qui pèse sur les États-Unis demeure insaisissable. Voyons ainsi dans les viles créatures contre lesquelles les Vengeurs portent le fer, l’hydre terroriste qui est toujours impossible à localiser précisément sur un planisphère, mais qui paraît toutefois s’être quelque peu contractée (depuis les révolutions arabes de 2011 et la mort du chef emblématique d’Al-Qaïda en mai de la même année). Ce que prouve Hulk, Loki n’est qu’un amuse-gueule.



LE DÉVOILEMENT DES TOURS
La Veuve Noire et Hulk répondent à l’appel de Nick Fury (Samuel L. Jackson) et, en une ellipse, traversent les océans. Autour du costume « repère » de Captain America et à bord de l’astronef du S.H.I.E.L.D., milliardaires, soldats, scientifiques d’exception et organismes génétiquement modifiés se regroupent (Robert Downey Jr., Chris Hemsworth, Jeremy Renner…). Cependant, en dehors de cette union de super-héros censée incarner une force nouvelle au service des États-Unis, de même, en dehors de la NASA qui prête une base dans l’Ohio et sans décrire non plus l’arsenal militaire déployé, un autre élément plus intéressant réaffirme dans le film la toute puissance américaine.

Très repérable, la tour Stark indique dans le scénario le cœur de l’action. Située dans le quartier d’affaires de Midtown, elle n’est pas au cinéma sur la Cinquième Avenue, ce qui est dit dans l’encyclopédie Marvel, mais s’élève au bout de Park Avenue en lieu et place de la tour d’assurances Metlife. Fière de ses 93 étages et dépassant les 300 mètres, elle offre un pendant ultra moderne aux architectures voisines comme celle du Chrysler Building qui, avec ses corniches en tête d’aigle, reste emblématique du glorieux machinisme d’avant guerre. Certainement comparable en cela à la tour Wayne (au centre de la ville corrompue de Gotham que l’on associe à Chicago depuis The dark knight de Nolan, 2008), la tour Stark offre non seulement de luxueux appartements à son propriétaire mais concentre également sur plusieurs niveaux des activités financières, militaires et de hautes technologies (l’Iron Man). Ses fonctions permettent ainsi à la tour de verre de combiner à elle seule les atouts métropolitains d’un technopôle et d’un CBD (prestige et richesse). D’ailleurs, pour ouvrir une porte dimensionnelle au-dessus de Manhattan, Loki ne choisit pas le toit de la tour Stark par hasard : elle est un symbole. Après la spectaculaire séquence de combats qui achève l’histoire et endommage la tour, Tony Stark entreprend immédiatement le chantier de reconstruction et la caméra s’éloignant révèle un nouveau nom, comme une marque sur la façade : non plus celui du riche play-boy, mais le seul « A » des Avengers.

Alors que le film de Joss Whedon sort dans les salles en avril 2012, un article paru le 1er mai dans Le Monde avait pour titre « Le One World Trade Center domine à nouveau New York ». Il indiquait que la plus importante des tours en construction sur le site des attentats du 11 septembre, la 1WTC (anciennement Freedom Tower), perçait le ciel new-yorkais pour atteindre 387 mètres et dépasser de peu l’Empire State Building. Achevé au plus tard en 2014, le gratte-ciel devrait atteindre 541 mètres et donc devenir la plus haute tour américaine (1776 pieds au total, année de l’indépendance américaine).


Comme une ombre projetée depuis le Financial District sur Midtown, la tour Stark donne alors des indications sur la restauration d’un symbole. Alors que la Maison Blanche souhaiterait convaincre d’un affaiblissement du terrorisme international (les documents rassemblés de Ben Laden qu’elle s’apprête à publier), le dévoilement par Hollywood des tours de puissance semble compléter de façon fortuite mais parfaite la démarche, nécessaire en temps de crise, qui consiste à réaffirmer la domination des États-Unis sur la scène internationale.

13 commentaires à propos de “Avengers”

  1. J’avoue que j’ai pris ce film comme un grand et bon divertissement et que j’ai pris mon pied. Maintenant, ton argumenttation se tient.

  2. La mise en scène tient la route (comme il a été noté ailleurs, le plan séquence en plein combat est un bel exemple ; le seul intérêt de la 3D réside d’ailleurs dans cette poignée de secondes) et le second degré très bien venu (le smash de Hulk !).

    Si ce film a l’esprit des précédents Marvel (qui je crois est maintenant associé à Disney) – Thor, L’incroyable Hulk, Iron Man-, en terme de réalisation et de profondeur, nous restons toujours en deçà de ce qu’ont fait Raimi et Nolan (Spider-man et Dark knight).

    En dehors de tout ça, j’ai bien sûr extrapolé l’interprétation géopolitique du film.

  3. je dois dire que j’apprécie vraiment la tournure de ta critique et la véracité de tes propos. Il est vrai que les références historiques sont légions (comment faire autrement avec un Captain America instrumentalisé à son époque pour la propagande politique !) et finement distillées ; le public visé n’est pas forcément habitué à ce qu’un film de super-héros s’aventure sur le territoire du politique et du social.

    D’ailleurs mis à part les films Captain America et Watchmen je n’en avais pas vu….

  4. Oui, les super-héros vivent majoritairement aux States, c’est pas nouveau 😀 On oublie Batman, Spiderman, Rocky Balboa, Rambo, John McLane, Jack Bauer, Keanu Reeves, et même Terminator. ^^

    N’ayant guère aimé les films individuels, j’ai pourtant bien apprécié ce Avengers fort sympathique et pas trop mal fichu.

  5. C’est bien vu. On peut surtout s’étonner d’assister à trois-quart d’heure de destruction massive de Manhattan en 2012, alors qu’un malheureux plan de dix secondes montrant les Twin Towers avait été censuré dans le premier Spider-man de Raimi. Signe que le 11 septembre a été bien digéré par la société américaine. On peut comparer cette affirmation de la puissance américaine renaissante (Tony Stark, le héros cool et goguenard par exemple, est bien sur le ton du Soft power décontracté d’Obama) avec le jeu d’échos subtil qu’une série comme Fringe élabore dans ses systèmes d’univers alternatifs (les TT sont là ou non, au grand étonnement des personnages).

  6. Je trouve cela incroyablement réducteur de limiter cette adaptation de comics à un simple message de propagande. Le film est tout le contraire je trouve, les symboles relevés dans l’article sont surtout des réminiscences des films précédents. La Tour Stark est d’ailleurs directement décrite dans une film comme la matérialisation de la mégalomanie de Stark et Captain America est régulièrement ridiculisé par son côté rétro et décalé. Après, le film reprend une mythologie centrée sur les États-Unis, tout comme Spider-man auparavant ou toutes les autres adaptations de comics qu’on accuse régulièrement d’être de simples objets de propagande.

    Le film est un divertissement et n’a ni l’envie ni l’ambition de délivrer un message politique quel qu’il soit, à mon avis.

  7. LES SUPER-HÉROS, ÇA SERT D’ABORD A FAIRE LA GUERRE.

    C’est Lacoste qui va être content 😉
    J’aime bien ton analyse. Je n’ai vu que le côté divertissement de masse mais j’avoue qu’à y regarder plus attentivement c’est une analyse qui se tient. Même si je pense que pour Whedon tout cela tendait plus vers l’auto-dérision que la propagande.

  8. L’asservissement de toute la planète ! C’est un motif politique que donne Loki, ce qui n’est pas si fréquent, ça change de l’argent. Mais de là à tout ramener au 11/09.

    Que dire des terroristes qui se sont heurtés à John McClane ?
    Une tour de LA dans Piège de Cristal, l’aéroport international de Washington dans 58mn pour vivre et même des bombes dans tout Manhattan dans Une journée en enfer ! Pourtant aucun de ces films n’a été fait après 2001. Quoi Al-Qaïda aurait décidé le remake des 3 premiers Die hard en une seule action terroriste ?? Même Die hard 4, tourné en 2007, a pour thème principal le piratage informatique et la panique semée dans les énergies et les transports. Aucune fumée post 11/09 à l’horizon !

    Difficile par conséquent ici de faire des super-héros des instruments de propagande !

  9. En fait, je ne suis pas vraiment en désaccord avec toi sur cet Avengers.

    Je suis en tout cas complètement d’accord avec ton titre et c’est bien ce qui pose un peu problème. J’ai précisé, sans développer, dans ma propre (courte) critique que le discours sur la guerre et la paix était confus. Je crois que tu sens assez bien ce qu’affirme le film de manière sous-jacente mais il ne me semble pas que ledit discours soit maîtrisé (et, s’il ne faut en retenir qu’une, c’est bien là la plus grande limite de Whedon). J’en reste donc à l’honnête divertissement, moins fin que ne l’était le X-Men de Vaughn.

    Reste cette question : pourquoi le genre film de super-héros explose-t-il après le 11 septembre 2001 ? Cela doit effectivement dire quelque chose de l’Amérique tant il est vrai qu’un super-héros, ça ne peut pas faire grand-chose d’autre que la guerre (sauf peut-être Batman…). Il y a certes une coïncidence purement fortuite qu’il faut souligner puisque Marvel s’était déjà lancé dans la production de films relativement ambitieux depuis 2000 et le premier X-Men de Synger.
    Mais la multiplication, le succès et l’évolution du discours ne manquent d’interroger. Il y a sans doute une façon de digérer et d’intégrer progressivement l’événement – ce qui a toujours été le rôle du cinéma.

    Et, à voir cet Avengers et à te lire, je pense qu’effectivement que, après dix ans de remise en cause, la tentation de l’hubris connaît une certaine réminiscence outre-atlantique. Avengers est sans aucun doute un film post-11 septembre, ce n’est pas un film de remise en cause de la puissance américaine (malgré l’ombre du machiavélique Thanos) qui, après l’avoir formée (dans plusieurs prequels – qui, pour une fois, ont bien été tournés avant Avengers) et malgré les quelques errements du début du film, est miraculeusement dotée d’une magnifique et invincible armée à même de rendre, de nouveau, son territoire inviolable.

  10. Contrairement à ce qui a été écrit, il n’aurait pas été inintéressant de débuter The Avengers par cette scène alternative (non retenue, les studios la diffusent la veille de la sortie dvd…).

    D’après cette scène, il semble que la fiction ne commence vraiment qu’une fois le bouclier du Captain ne soit dans le champ. L’entrée dans Manhattan et les premières images de ruines nous renvoient, elles, à quelque chose de plus réel, 11/09 toujours.

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