Alien : Covenant

Ridley Scott, 2017 (États-Unis)

« Nous n’éprouvons par d’horreur
parce qu’un sphinx nous oppresse,
mais nous rêvons un sphinx
pour exprimer l’horreur que nous éprouvons »
J. L. Borges, Ragnarok,
dans L’Auteur et autres textes, Paris, Gallimard, 1965


Alien : Covenant est un corps suturé de toute part sur une table d’opération dans une morgue. A moins qu’il ne soit au fond d’une crypte, offert sur l’autel d’un culte mortifère. Ainsi exposé, en laissant nos yeux progressivement s’habituer à l’obscurité, on devine sur ce corps meurtri, aux blessures par endroits encore ouvertes, quelque viscosité, des viscères dégoulinantes qu’aucun parmi ceux-là, plutôt affairés à la perfection d’un œil ou d’un autre organe, n’a pris la peine de prendre de ses mains et de replacer. Ailleurs, des protubérances attirent notre regard, des déformations qui entraînent un déséquilibre de toute la structure anatomique. En vérité, cet être, cette « œuvre », inachevée et grossière, n’aurait pas dû exister si elle n’avait pas aussi été définie intrinsèquement, au cœur de ses plus petites particules, par une valeur qui, si l’on se laisse submerger par l’écœurement, reste aux yeux des atrabilaires et des nauséeux tout à fait invisible.

Dans le noir de l’espace, Covenant navigue sur plusieurs registres. Il décrit d’abord, avec tranquillité, de celle qui accompagne une maîtrise malheureusement toujours volage, une situation de départ où dans un vaisseau maternel quelques scientifiques, ingénieurs et colons représentent toute la diversité humaine. C’est pourquoi, qu’il y ait dix, douze ou sept milliards d’individus à bord, cela ne change rien : ils connaîtront tous le même sort. La première partie rappelle, si seulement il en était besoin, le savoir-faire de Scott et notamment sa capacité à nous tendre et nous crisper, quand l’exploration de ce petit bout de la planète Origae-6 vire au cauchemar. Cette première partie s’achève sur la seule scène réellement efficace en terme de ressenti, mélange d’angoisse profonde et de vive excitation (toute la réussite aussi d’Alien en 1979) lorsque l’équipage divisé fait face à la contamination de deux de ses membres, l’un resté à l’extérieur, l’autre ayant fini par atteindre en toute hâte le vaisseau posé au sol ; puis vient l’irruption de deux monstres expulsés du corps de leurs hôtes déchirés. Par le montage alterné, Scott nous fait subir l’expérience à la fois en huis-clos dans l’engin spatial (et a fortiori dans la cabine médicale qu’une des protagonistes tente en vain de condamner pour quarantaine) et à ciel ouvert, à travers les hautes herbes, quand un xénomorphe véloce et vorace perce l’expédition et, de sang et d’acide répandus, en anéantit presque toute l’unité. A la fulgurance (exceptionnelle dans le film) de cette mise en scène, vient pourtant se greffer bien des excroissances, éléments parasites de série B que l’on s’étonne de voir s’agglomérer les uns aux autres pour finalement étouffer tout espoir de découvrir en Covenant un grand film.

Ces éléments de série B, que l’on hésite un temps à prendre avec humour, sont aussi bien des images navrantes (la scène de la douche et du dard alien affriandé par un son groovy et tentant de s’immiscer entre deux corps enlacés) que des comportements exaspérants (l’imbécillité d’un capitaine qui se penche benoîtement au-dessus d’un œuf prêt à éclore et qui de trop d’imprudence s’offre littéralement à la bête). On reste aussi circonspect devant les choix faits par Scott sur le final : alors que le spectateur est mis dans la confidence sur l’identité réelle de l’androïde joué par Michael Fassbender, Daniels, qui est la seule survivante (Katherine Waterston), est laissée quant à elle ignorante, incapable de se rendre compte de l’évidence qui se trouve sous ses yeux. Et pourtant plusieurs plans insistent : non cet androïde-ci contrairement à l’autre ne se régénère pas de blessures superficielles, oui cette main coupée pourrait bien ne pas en être une… Une alternative (éviter ces plans qui amènent à douter) aurait pu préserver un suspense et créer pour le spectateur la surprise ; une autre alternative (faire comprendre la situation à Daniels) aurait pu laisser croire au respect de Scott pour son seul personnage humain survivant. Force est de constater qu’il se désintéresse totalement de son équipage, des humains, pas plus de la première victime que de la dernière. Dans Covenant, il n’a d’égard que pour la créature, l’alien, et David son créateur (Fassbender). De ces éléments disparates, de ces changements de registres, il en résulte par conséquent un film malade, et même malade à en crever. Le corps suturé est là devant nous, livide et amorphe, et il faut maintenant plonger nos mains plus profond dans ses entrailles, en analyser la composition organique, en comprendre le matériel génétique.



L’île aux morts de Böcklin, version conservée à Leipzig, 1886


Dans Alien : Covenant, deux thèmes s’entrelacent pour former la double hélice génétique qui le définit : la création et ses limites d’une part, les rapports de la créature avec son créateur d’autre part (questions des origines, de l’héritage et de la perpétuation, du dépassement). Ainsi, quoique plusieurs questions demeurent encore sans réponse, voilà ce que l’on peut avancer en ce qui concerne la création artistique, scientifique ou théosophique. En premier lieu, les Ingénieurs ont créé l’humain. Ils l’ont fait parce qu’ils le pouvaient. Parmi eux, Weyland a créé l’androïde David parce qu’il le pouvait. Enfin, David a créé le xénomorphe parce qu’il le pouvait. Sur cette histoire longue qui se déroule de la naissance ou de la Renaissance (Michel-Ange, Piero della Francesca) jusqu’au futur, qui puise à la source romantique (Byron, Shelley, Wagner), symbolique (Böcklin) et nihiliste (la mort emporte tout), qui court même sur plusieurs millénaires, le « pouvoir » est tel que la volonté et la raison n’ont plus leur place. La création naît sans raison et ce « pouvoir » ne rencontre aucune limite puisque le xénomorphe, en dernier lieu, ne crée que la mort.


« You compose something so majestic.
One could die happy… If one die.
 »


Dans la forteresse vénéneuse où règne David, Ridley Scott imagine un plan de cinéma comme une sixième version de L’île aux morts de Böcklin (ou septième si l’on pense à l’hommage peint en 1977 par H.R. Giger). C’est dans cet écrin que l’androïde a placé une dalle funéraire au nom d’Elizabeth Shaw (la survivante interprétée par Noomi Rapace dans Prometheus, Scott, 2012). Scott respecte parfaitement l’esprit du tableau de Böcklin : « un lieu tranquille » propice à l’évasion et à la rêverie (l’artiste suisse avait répondu à la commande d’une vieille veuve qui souhaitait simplement « une image pour rêver » [1]). Et probablement dix années de rêverie ont naturellement conduit le répliquant David à créer. Lui-même l’explique à son alter-ego Walter (nouvelle génération de droïdes auxquels un détail relatif à une inquiétante perfection a été retiré) : l’oisiveté a été la maîtresse de son art et la recherche de la perfection son obsession. Quoique l’on puisse aussi esquisser une autre explication à ses agissements : l’absence d’amour. En effet, son amour prétendu pour Shaw, celui d’un robot pour une humaine, n’est ni permis ni durable. David demeure par conséquent insatisfait et le seul de sa condition… créatif et immortel. Alors, la fronde sur l’épaule, le sourcil froncé, parfaitement calme et totalement confiant, voilà David prêt à défier Goliath.

Le temps à ses côtés, David possède donc la toute puissance créative. A force de manipulations, en se servant du corps de Shaw (une mère ?), il crée un monstre capable de se défendre, de se reproduire, de se disséminer à travers l’univers en expansion, de dominer le règne animal et au-delà de supplanter la mort. Or, comme David, Ridley Scott est à la recherche d’une certaine perfection, non pas formelle (nous avons déjà dit toutes les malformations dont souffrent son film), mais plutôt de substance. Après Cameron (Aliens), Fincher (Alien 3) et Jeunet (Résurrection), il se réapproprie sa créature et, dépassant les Antiques comme les Humanistes, il hisse le monstre jusqu’au sommet. « L’homme est la mesure de toutes choses » selon Protagoras et de Vinci, qui s’inspire de Vitruve, en l’inscrivant à la fois dans un cercle et dans un carré, accordait à son tour à l’Homme une certaine perfection. L’Homme ayant déçu ou, au seuil de la mort, n’étant plus assez, David-Ridley lui substitue sa propre création.

Scott a quatre-vingt ans. Son film n’a rien de parfait et il sait que sa créature peut à nouveau et va très certainement lui échapper (voir la tentative avortée de Neil Blomkamp sur Alien 5). Son film n’a rien de parfait, sauf sa créature dont il veut faire le mythe (dès Prometheus) quitte à laisser s’effondrer autour d’elle tout un univers échafaudé. Scott s’accroche ainsi à ses propres créations [2]. D’ailleurs, alors que Blade runner 2049 est entre les mains de Denis Villeneuve (2017), le réalisateur de Seul sur Mars (2015), comme s’il ne pouvait complètement lâcher prise, établit des liens évidents avec son propre Blade runner (1982) : le plan en ouverture sur l’œil de David ainsi qu’un baiser de mort sur la bouche d’un androïde à un autre. Lucas a (avait) Star Wars, Spielberg Indiana Jones, Cameron Avatar (et seulement soixante ans), Scott se réveille tard… Il annonce après Covenant vouloir se lancer dans d’autres suites, au moins Awakening, dont le tournage est prévu dès 2018. Car Ridley n’est pas David : pour lui le temps presse. De plus, Alien, propriété de la Fox, à n’en pas douter, connaîtra d’autres réalisateurs (Blomkamp et d’autres gardent l’œil ouvert). Il faut donc marquer et pour cela quoi de mieux que la recherche de l’absolue… perfection ?

En décidant un atterrissage sur Origae-6, le scénario nous fait franchir l’atmosphère de la planète Melancholia (von Trier, 2011) ou celle de la mystérieuse et plus attractive Solaris (Tarkovski, 1972). Il tire un voile et nous fait voir de sombres abysses. Pourtant, Covenant ne s’arrête pas au nihilisme qui en émane. En dépit de L’entrée des dieux au Walhalla, la figure de Scott ne s’arrête pas non plus à celle d’un démiurge fou [3]. Le cinéaste construit au cinéma sa propre hérédité (« une image pour rêver ») et la valeur de cet épisode se trouve certainement davantage dans la démarche. Père aimant et protecteur, Ridley Scott tient un « engagement » (« covenant ») entre lui et sa créature. Qu’importe les contrariés, le chef-d’œuvre n’est pas le film… c’est le monstre, ce qu’il a été, ce qu’il est, ce qu’il sera.





[1] M. Gibson, Le symbolisme, Tashen, 1997, p. 125.

[2] W. Audureau, « Avec « Alien : Covenant », Ridley Scott prend le risque de braquer les fans » : « Tout se passe comme si, à 80 ans bientôt, Ridley Scott devenait enfin l’auteur avec un grand A de cet univers qu’il a bâti sans en avoir les droits, ni le droit d’en piloter les suites. Par une jolie mise en abîme, le film thématise lui-même avec insistance la figure du démiurge fou, celui qui crée autant qu’il détruit. « Personne ne t’aime autant que moi » – susurre à un moment ce personnage à un congénère avant de lui donner la mort. Et personne n’aime autant Alien que Ridley Scott. » Article publié dans Le Monde, 10 mai 2017.

[3] P. Guedj, « Alien Covenant : quand Ridley Scott se prend pour Dieu », publié le 9 mai 2017, Le Point.fr.

4 commentaires à propos de “Alien : Covenant”

  1. Relais d’une info Allocine : « L’abandon d’ Alien 5 n’a pas laissé sur le carreau Neill Blomkamp, qui vient de lancer la plateforme Oats Studios, dédiée à la conception de courts métrages expérimentaux et dystopiques. »

  2. Même si mon ressenti est tout autre, tu mets à juste titre l’accent sur la dimension romantique que Ridley Scott a voulu faire émerger de cette franchise renouvelée. Il veut à tout prix faire de cette créature dont il s’est accaparé la paternité (mais qui n’est pas sienne, rappelons-le, mais bien celle d’O’Bannon) un monstre mythologique. Or, dès l’origine, l’alien n’est absolument pas de cet essence. C’est un être naturel et mortel, une créature parfaite, dépourvue de morale et de pitié, qui suscite l’admiration de Ash (agent infiltré du grand consortium industriel) et la frayeur des membres de l’équipage restant. C’est un piège tendu aux masses salariales et un pied de nez à la barbe du grand capital, et de l’impérialisme (Aliens). Ripley représentait alors cette insoumise au diktat de la fatalité, une Norma Rae de l’espace. C’est ce pragmatisme social qui pour moi donnait à Alien sa dimension originale et passionnante, et qui ici disparaît, comme tu l’as très bien décrit, dans l’explosion de la navette sur Origae-6.

  3. Merci de rappeler la lecture politique du film original. Tu as raison, Prometheus et Covenant sont tout à fait autre chose, à des années-lumière de l’Alien de 1979, film d’un jeune quadra.

    Où nous nous rejoignons tout de même, c’est pour affirmer que le film seul (et dans sa relation avec Alien) pose problème.

    Covenant m’a d’ailleurs, je crois, donné matière pour ré-apprécier Cartel (2013). Ils sont comparables sur plusieurs points : une misanthropie ( Cartel basé sur un scénario de Cormac McCarthy), un nihilisme (jusqu’à un certain point en tout cas et peut-être y a-t-il mieux que la notion de nihilisme pour parler de ces films) et le sentiment d’un bâclage ressenti par le spectateur. C’est pourquoi je parle ci-dessus, pour Covenant, de série B et d’une hésitation à prendre certaines situations pour de la dérision. C’est une façon de faire, moins rigoureuse, désinvolte, dont je n’avais pas conscience avec Scott et peut-être est-elle liée au sort à chaque fois réservé à ces protagonistes stars (dans Cartel, vas-y que je te dézingue du Brad Pitt, du Javier Bardem, du Penelope Cruz, du Fassbinder…) et humains (tout l’équipage du Covenant). C’est difficile à expliquer et cette difficulté pourrait très bien aussi venir d’autres éléments de production qui nous échappe. Des réactions stupides des personnages, des plans et des situations lourds d’insistance… pourquoi Scott décide-t-il de tirer son film, vers ces amusements simples alors que Covenant semble par ailleurs fait d’autres prétentions ?

    Parce que mon envie d’aimer ce film vient de là : de son tissu de références plutôt habilement placées, de sa tentative de se rendre indépendant de son propre Alien, de la façon qu’il a de se réaffirmer en tant que créateur.

    • Je vois un gros Ego-Trip dans ce film. Je pense que Scott a été peiné de voir ce qu’était devenu la saga et que l’âge avançant, il tente de se réapproprier sa création. Comme beaucoup de réalisateurs, il fait sa psychanalyse avec ce film. La parenté avec Cartel est très pertinente dans l’utilisation du matériel humain. Cartel est d’ailleurs aussi un de ses films sous estimé. De toute manière, il ne pourra pas toujours nous livrer des opus comme American Ganster (2007) ou Gladiator (2000).

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