Adieux à la reine, Les

Benoît Jacquot, 2011 (France)




Au tréfonds du château de Versailles, derrière le paraître et l’étiquette, derrière le roi, fourmille tout un monde d’aristocrates avides et rampants, par exemple de vieilles demoiselles obéissantes bassement attachées à leurs petits privilèges, ou de douces jalouses et serviles se coupant de tout pour ne plus avoir à penser qu’à la pleine satisfaction de souverains caprices.

On a beaucoup insisté à sa sortie sur le procédé. Benoît Jacquot suit Sidonie Laborde (Léa Seydoux), lectrice imaginaire de la reine [1], durant trois jours et trois nuits, du 14 au 17 juillet 1789. Par souci de modernisme ou pour éviter simplement les clichés du film d’époque, de la fin du XVIIIe qui plus est, le réalisateur adopte strictement le point de vue de la demoiselle de compagnie, la devance occasionnellement, laisse toutefois hors-champ le grondement révolutionnaire dont cette jeune fille par indiscrétion peut avoir eu vent, mais que le spectateur lui ne connaît que trop bien. Cependant, même si le peuple de Paris cogne dans la fourmilière versaillaise et même si Sidonie assiste à l’agitation grandissante de ces nobles et parvenus (ébranlement nocturne, échanges moins courtois, peur panique et chatouillement au col), la belle soumise n’aspire qu’à une chose, attirer à elle le regard de Marie-Antoinette.

Benoît Jacquot, lui, attire notre attention quand il nous laisse entendre que ce sont les désirs de Sidonie qui la perdent. Fondu au noir, flottement et vertige, la petite servante s’effondre. Et si les bruits, les troubles et les rumeurs n’avaient été qu’une source pour ses images hallucinées : ce noir couloir grouillant de cloportes emperruqués et de lucanes fardés, ou l’illusion d’une reine en fuite qui croit pouvoir se réfugier derrière une armée providentielle apparue à Metz et marchant sur Paris ? Et si tout cela n’était qu’un rêve ? Un cauchemar signalé par la pourriture qui se propage au château (des rats dans les plans d’eau et les recoins crasseux). Ou encore le brouillard trompeur dans lequel se meut une servante égarée et frustrée ? Les adieux à la reine nous tient en cela bien éloigné des meringues et de l’adolescence pop de Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2006). Mais cette atmosphère n’empêche pas non plus les bouffées de chaleur. Lorsque ses yeux rencontrent un pied nu puis la gorge de la reine, la poitrine de Sidonie s’emballe et son corset soudain se serre. Également, le cœur de Marie-Antoinette (Diane Kruger) de battre plus fort pour la très narcissique Mme de Polignac (Virginie Ledoyen). Étrange mélange des humeurs donc en un Versailles à la fois moribond et saphique ; comme si les frivolités qui s’y pratiquaient en vase clos avaient à ce point aveuglé que personne ne se fut aperçu qu’un petit monde de privilégiés, loin de tout, avait subitement faisandé.

Quelque part dans la nuit, mal éclairé à la bougie, le vieil historiographe que va voir Sidonie croule comme il se doit sous les papiers et les rouleaux (l’excellent Michel Robin [2]). Tout autant que les rois et les reines dont il rédige les chroniques, il fléchit et décline. Mais est-il lui aussi dupé par l’image qui est donnée de la reine ? Alors que Marie-Antoinette perdait un enfant quelques semaines auparavant et qu’elle se voulait justement, malgré les attaques à son égard, plus soucieuse de plaire au peuple. Toutefois bien trop tard car, en effet, libelles et caricatures se multipliaient et firent tour à tour de l’Autrichienne une bûche, une poule, une harpie, autrement dit une indésirable. Contre cette violence les doux portraits (« à la rose »), sensuels, presque diaphanes, d’Elisabeth Vigée-Lebrun (calomniée tout autant que la famille royale) ne pouvaient lutter. Et si Les adieux à la reine en retiennent quelque chose, ce ne sont que les toilettes et le rose aux joues. Pas de fleurs ni de fraîcheurs dans le Versailles de Jacquot, seulement un air putride et l’affolement de ces nobles engourdis et de ces femmes délaissées.





[1] C’est parce que Antoine de Baecque lui a remis le livre entre les mains que Benoît Jacquot adapte son film du roman de Chantal Thomas, Les adieux à la reine, publié au Seuil en 2002 et prix Femina.

[2] Casting excellent pour lequel il faut encore citer aux noms déjà donnés, le bedonnant Xavier Beauvois en assez inutile Louis XVI, Noémie Lvovsky en Mme Campam, dame de compagnie responsable de tout mais rassurée de rien, Julie-Marie Parmentier en servante ingénue à l’œil malicieux.

Une réponse à “Adieux à la reine, Les”

  1. Mais si il y a des fleurs dans le Versailles de Jacquot ; de magnifiques bouquets dans les appartements mais en effet point de fraîcheur car ils flétrissent sensiblement à mesure que la fin approche. Le dernier bouquet que l’on aperçoit en arrière-plan lorsque la reine brûle ses lettres est totalement fané comme pour rajouter à l’air putride.

    Et tout de même un dahlia anonymement brodé par Sidonie pour la reine, dahlia qui dans le langage des fleurs est un symbole de reconnaissance…

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