A scene at the sea

Takeshi Kitano, 1991 (Japon)

 

LE SILENCE ET LA MER

Un film de Kitano sans Beat Takeshi et sans Yakuzas, mais avec des surfeurs et un jeune sourd-muet, voilà qui n’est pas banal, même chez le cinéaste japonais. A scene at the sea n’est cependant pas sans rappeler deux autres de ses films, Kid’s return et L’été de Kikujiro ; deux longs métrages dans lesquels Kitano délaisse les films de gangsters, pour se pencher sur l’enfance (et l’adolescence), nous offrant un point de vue tendre et sensible à mille lieux de la violence de ses productions les plus connues (oui bon ok, y a aussi des Yakuzas dans Kid’s return). Malgré l’absence de Kitano au casting, on retrouve dans ce troisième long métrage du réalisateur les autres ingrédients qui ont fait le succès de son cinéma : de longs plans fixes contemplatifs, des dialogues minimalistes qui laissent une place prépondérante au jeu des regards, à la posture des corps et à l’implicite… et un humour léger et subtil qui fait mouche à chaque fois. Notons également que ce film marque la toute première collaboration avec le compositeur Joe Hisaishi, avec lequel Kitano travaillera de longues années. Alors que le microcosme du cinéma semble s’être quelque peu détourné du réalisateur japonais, pourtant très prisé dans les années 1990, et que Kitano lui-même s’est parfois enlisé ces dernières années dans des films difficiles à appréhender, pour ne pas dire franchement cryptiques, avouons que cela fait plaisir de redécouvrir le cinéma qui a fait sa marque de fabrique. Un cinéma d’une très grande force évocatrice, extrêmement touchant et d’une rare subtilité. En un mot : brillant, voire carrément génial.

Comme nombre de films de Kitano, et celui-ci ne fait pas exception à la règle, la mise en scène se veut très posée et contemplative, le début du film est donc assez lent, le réalisateur n’amenant le spectateur que très progressivement dans l’émotion et le ressenti. Trois plans successifs contribuent à le faire entrer dans le film : 1- Plan fixe sur la mer, relativement long. 2- Plan fixe sur un camion poubelle face à la mer (dont le clignotant apporte le seul élément animé). 3- Plan fixe sur deux hommes assis dans la cabine du camion. Mutiques. Le cadre est ainsi posé, la mer sera l’élément central du film. Et non, le camion poubelle ne sera pas un élément fondamental dans cette histoire, bien que Shigeru, l’un des deux hommes assis dans la cabine, exerce la profession d’éboueur. De Shigeru le spectateur ne saura rien ou pas grand chose. Jeune, à peine sorti de l’adolescence même, plutôt grand pour un Japonais, les traits fins, extrêmement calme et posé, il est sourd-muet et paraît totalement tourné vers sa vie intérieure.  Au cours d’une de ses tournées, Shigeru découvre une planche de surf abandonnée au milieu des sacs poubelle et des encombrants, la belle semble avoir vécu et son nez a été cassé net sur quarante bons centimètres. Mais Shigeru emporte tout de même cette Bunny Blue atrocement mutilée et, après lui avoir fait subir une réparation de fortune, part en quête de vagues pour s’exercer au surf pour lequel il éprouve une fascination magnétique.

Chaque jour, accompagné de sa jeune amie (dont on ne connaîtra jamais le nom), il marche jusqu’à la plage et se lance dans une eau glacée, sans combinaison, afin de défier l’océan et la puissance du swell. Depuis la plage, la jeune-fille l’observe avec dans les yeux un amour profond et innocent. Chaque jour le rituel se déroule avec la régularité d’un métronome à peine troublé par l’intensité des vagues et une météo capricieuse. Chaque jour la jeune fille accompagne Shigeru et attend sagement sur le sable, pliant soigneusement chacune de ses affaires. Éternel recommencement.

Satisfaction de l’habitude qui s’installe, forcément rassurante. Par sa différence et sa volonté de devenir surfeur, Shigeru suscite quelques moqueries, mais peu à peu l’indifférence qu’il porte à ces railleries et à leurs auteurs, ainsi que son obstination à progresser, forcent le respect. On admire son courage, ses progrès, puis enfin son talent. Alors les lignes bougent et Shigeru finit par obtenir l’estime de ses pairs surfeurs, qui l’intègrent à leur groupe. Lui reste imperturbable, fasciné par la puissance de l’océan comme au premier jour, rassuré par la présence et la fidélité indéfectible de la jeune fille. Entre eux, de rares gestes en langage des signes, quelques regards chargés de sens et la présence rassurante de l’autre. En dépit de son mutisme, le film réussit ce que peu de cinéastes savent faire et que Kitano maîtrise à merveille : retranscrire l’amour entre deux personnes par le regard, la posture et la gestuelle.

 

Cet amour implicite entre Shigeru et la jeune fille crève littéralement l’écran, transperce le spectateur par sa puissance retenue et le fait chavirer par son évidence et sa simplicité. A scene at the sea est non seulement un film extrêmement beau sur le plan esthétique, mais également incroyablement émouvant. En filmant le quotidien, les lieux de tous les jours, sans chercher à cacher parfois leur laideur, Kitano réussit un véritable tour de force, celui de rendre cette banalité éminemment poétique et profondément bouleversante. Il y a de la beauté dans le cinéma de Kitano, celle qu’il porte sur les gens et sur le monde qui est le nôtre.

4 commentaires à propos de “A scene at the sea”

  1. Je n’ai vu A scene at the sea qu’une fois et au cinéma. Je crois qu’il fait partie des films qui ont nourri, jeune, mon désir de cinéma. On prend le temps de voir et de ressentir. Les relations entre les personnages se construisent avec des silences. La caméra ainsi posée sur les paysages, les choses du quotidien, et cette affinité créée avec les personnages, c’était ce que j’aimais aussi énormément chez Wenders.

    Tes mots approchent très justement la simplicité du film et même s’il y a longtemps que je l’ai vu, en te lisant je me replonge assez aisément dans son ambiance.

    Finalement A scene at the sea et Zatoichi sont peut-être mes préférés de Kitano.

  2. A l’orée de l’été et de ses rivages ensoleillés, cette perspective Kitano me séduit. J’ai comme d’autres depuis trop longtemps détourné le regard du cinéma de Takeshi.
    Bel article.

  3. Je suis un grand admirateur de Kitano, depuis que j’ai découvert Hana-Bi au cinéma en 1997. Un vrai choc à l’époque. A scene at the sea était le seul Kitano que je n’avais pas encore vu (avec Getting Any) et j’ai eu la chance de le voir sur grand écran. C’est vraiment un film que j’aime beaucoup, presque autant que Hana-Bi.

    • Film très attachant, mélancolique, sur le handicap de deux sourds muets, handicap qui n’exclue pas l’amour, amour qui ne peut être brisé ; j’ai trouvé la deuxième partie (celle des tournois) un peu longue mais on comprend vite que tout passe par le regard ; finalement ces 2 sourds muets voient mieux que nous. La fin est touchante… c’est le garçon qui est derrière sa copine en portant la planche…
      J’ai beaucoup aimé et me donne envie de voir d’autre films de ce réalisateur.

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