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Nawapol Thamrongrattanarit, 2012 (Thaïlande)


L’IMPOSSIBLE FIXATION DU SOUVENIR


En compétition, le film thaïlandais diffusé dans la salle principale (presque comble) du Katorza risque de diviser les foules, en choisissant de développer sa radicalité dans sa forme plutôt que dans son propos. Ce qui, il est vrai, n’est pas forcément l’option cinématographique que privilégie votre serviteur et auteur de ces lignes.

On ne pourra reprocher au Festival des 3 Continents de proposer des bobines présentant des œuvres dont la forme peut changer du tout au tout. Mais il arrive que l’originalité de la forme puisse desservir le fond, ou quand l’aspect « auteurisant » prend le dessus au détriment de l’histoire. Et malgré l’amour que l’on peut porter à une technique de travelling ou à une radicalité dans l’enchaînement des plans, il n’est pas honteux d’exprimer également des attentes que l’on pourrait qualifier de simplement scénaristiques.

UNE MISE EN ABYME AUDACIEUSE
Une visite de lieu, une rencontre, des clics-clacs de l’ère du numérique. Une avalanche de photos au rythme des plans fixes qui composent l’intégralité du film. Trente-six, tout comme ces bonnes vieilles pellicules. Sauf qu’ici, si les clichés se multiplient, ils n’échappent pas au risque de la panne informatique. Le stockage des souvenirs montre ses limites quand il s’agit de courir après le passé. Sai, cette jeune étudiante venue faire des repérages pour un tournage, mitraille généreusement. Persuadée de prolonger l’existence de chaque instant capturé, et de revenir sur une rencontre qu’elle réalisera marquante a posteriori. Elle recherche Oom, jeune homme dont on ne voit pas le visage, comme un souvenir fantomatique.

De tout temps nous avons cherché à conserver nos souvenirs. La photographie fut en quelque sorte la première potion d’immortalité. 36 vient rappeler ce perpétuel regard en arrière, dont l’origine est plutôt une idéalisation du passé qu’une réelle peur du présent. Notre volonté d’enregistrement, au sens propre du terme, ressort d’autant plus : nous assistons à un film se concentrant autour d’une série de clichés prise dans le but… de faire un film. Il interroge également sur le sens de notre accumulation d’images, de la transposition matérielle de la mémoire. On ne vit plus le présent, on prépare le souvenir. Mais la métaphore pouvant s’appliquer à tout type de support, et le regard étant bien plus tendre que moralisateur, le film évite l’écueil simpliste d’une critique de notre « époque numérisée ».


UN MANQUE DE CONSISTANCE
Seulement, pour poser son sujet, le long métrage enchaîne les plans presque à vide, il s’étire. Le temps semble parfois long, quand bien même le bobine affiche la durée modeste de soixante-huit minutes. Les discussions du quotidien se suivent, les silences aussi, sans que l’on ne s’y attache vraiment. Si le dernier tiers du film revient sur un des principes du cinéma, à savoir raconter quelque chose, il est un peu tard pour le spectateur. Celui-ci, refroidi par la forme expérimentale, a perdu les enjeux du récit, regardant les plans s’enchaîner comme lorsque l’on consulte un dossier photo à la va-vite. Mais comprenant des clichés qui ne nous concernent pas.

En mettant bien plus en avant sa structure que son histoire, à l’image de son nom, 36 se risque donc à perdre le spectateur avec lui, là où l’enjeu était justement de l’emmener. Le long métrage n’est pourtant pas exempt de bonnes idées : la deuxième partie amenant au retour sur les lieux du souvenir, ou encore le choix de poser des questions en fin de scène, à qui chacun pourra amener sa propre réponse. Mais trop enfermé dans son schéma, le film risque de rester hermétique au plus grand nombre.




Steven Ion, pour Preview,
dans le cadre de la 35e édition du Festival des 3 Continents

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