24 City

Jia Zhang-Ke, 2009 (Chine)




« Dans la cité 24, les hibiscus fleurissaient, Chengdu resplendissait »


Deux ans après la cité engloutie de Fengjet (dans le beau Still life), Jia Zhang-Ke pose sa caméra à Chengdu dans la province du Sichouan. Dans cette ville, l’usine 420, classée jadis secret défense, a durant des décennies été une ville dans la ville. Ses ouvriers et leurs familles (100 000 personnes au total) étaient hébergés sur le site qui mettait aussi à disposition un centre culturel (lieu d’art et de jeux : chants, danse et mahjong) ; on pense bien sûr au paternalisme industriel du XIXe siècle européen (un semblant de bien-être matériel offert aux travailleurs en échange de leur docile soumission). Les conditions de travail dans cette usine métallurgique (spécialisée dans la fabrication de pièces pour avions de l’armée des années 1950 jusqu’aux années 1970, puis reconvertie dans celle de réfrigérateurs et d’autres biens de consommation courante dans les décennies suivantes) paraissent comparables à celles des premiers temps de l’âge industriel occidental (organisation scientifique du travail et sécurité non garantie).

Le cinéaste chinois, à travers huit témoignages et des images d’une cité ouvrière en pleine reconversion, évoque des vies intimement liées à celle de ce monstre industriel. L’usine 420 de Chengdu est démolie et délocalisée. Le site n’aura pas le temps de devenir friche car la modernité exige sans délais l’érection d’un nouveau complexe immobilier : un quartier de gratte-ciel baptisé « 24 City » élevé sur les ruines de cette usine d’Etat restructurée. Jia Zhang-Ke ne filme que les maquettes de plastique de cette modernité et s’attarde plutôt sur les bâtiments désaffectés, l’écroulement des vieux murs et le démontage d’enseignes gigantesques. Tous les témoignages sont (discrètement) émouvants, les protagonistes accusent amertume ou tristesse et la ruine de ces vies racontées devient ainsi manifeste. Jia Zhang-Ke individualise des femmes et des hommes qui ont passé une vie noyée dans la collectivité (un bâtiment est réduit en poussières pendant qu’une poignée chante l’Internationale en chinois). Je retiens le souvenir de rupture de ce secrétaire de direction (elle de l’autre côté du grillage qui lui fait goûter sa glace avant de lui laisser entendre que leur relation ne peut durer), Petite Fleur (c’est son surnom) qui nous raconte lorsqu’elle avait vingt ans à l’usine (tous les regards étaient alors posés sur elle, jolie femme restée célibataire), cette jeune fille qui, profitant d’un capitalisme conquérant, entend gagner assez d’argent pour payer à ses parents, anciens ouvriers de l’usine, un nouveau logement.

La manière de faire est subtile. Le réalisateur entremêle documentaire et fiction et parmi les huit narrateurs, il fait jouer des acteurs bien connus du public chinois : Lu Liping, Chen Jianbin, Zhao Tao (Platform, 2001, The world, 2004 et Still life, tous de Jia Zhang-Ke) et la célèbre Joan Chen (Xiao Hua de Zheng Zhang en 1980 dans lequel elle joue Petite Fleur et ici cité, Dim sum de Wayne Wang, 1984, Le dernier empereur de Bertolucci, 1987, Lust caution d’Ang Lee, 2008, ainsi que plusieurs séries). Les plans sont fixes lors des entretiens (valorisation de la parole) alors que les appareils se mettent en mouvement pour saisir les paysages de ruines et ceux de la ville (caméra embarquée, lents panoramiques ou travellings plus sophistiqués). Le propos est différent mais l’œuvre de destruction des pelles mécaniques ressemble à celle d’une magnifique séquence de Je veux voir (Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, 2008). Par ailleurs, l’excellente bande originale fait entendre des chansons populaires chinoises des années 1960 ou 1970 (exception faite d’un titre japonais, Arigato anata de Tokura Shunichi et la musique plus electro composée par Lim Giong). Enfin, des extraits de poèmes qui apparaissent à l’image (entre autres de l’Irlandais W. B. Yeats) décrochent un instant notre regard des gravas et suspend notre réflexion, enrichissant le travail de Jia Zhang-Ke qui assortit la mémoire sociale d’un pays à la beauté plastique d’un bâti délabré.

Un dernier effondrement lève un nuage de poussières qui grandit et envahit l’écran tandis que ces mots s’inscrivent :

« Les choses que nous avons pensées ou faites se répandent forcément avant de disparaître comme du lait versé sur une pierre. »

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