1917

Sam Mendes, 2019 (États-Unis, Royaume-Uni)

THE REVENANT

La promotion du film a beaucoup insisté sur l’impression de prise unique et sur le défi technique relevé pour tourner en plan-séquence (toujours se méfier des promotions de film et si possible toujours essayer d’y échapper). C’est pourquoi, ne sachant même pas sur quel front portait 1917, et pourtant déjà au fait des principaux éléments de mise en scène et des moyens déployés pour celle-ci, j’ai pu déjà craindre que le réalisateur de Spectre (2015) ne propose qu’un étirement démesuré des longs travellings opérés par Stanley Kubrick, référence incontournable, dans Les sentiers de la gloire (1957).

Plongé dans une tranchée durant deux minutes, Kubrick suit son personnage, le colonel Dax, en alternant champ contre-champ, travelling arrière et travelling avant, et donne une idée de longueur, du temps et de l’espace, avant que l’assaut ne soit donné sur la tranchée adversaire. On perçoit l’étroitesse du couloir de terre, on voit sa consolidation de fortune, les barbelés qui l’entourent, mais on prend surtout conscience des colonnes d’hommes dans l’attente partout adossés le long de ce trou interminable. A l’écran, avec le déplacement de la caméra, les soldats apparaissent de part et d’autre de Dax et disparaissent aussitôt, comme pour rappeler que leur fin probable est très proche et que, simple chair à canon, ils n’existent là que pour mourir. De même, après le coup de sifflet du gradé et hors du trou, on suit en différents travellings latéraux la progression des soldats dans le no man’s land. Les soldats avancent et tombent sous une pluie d’obus qui couvre aussi bien l’image d’épais nuages de fumée que la bande-son d’un tonnerre en continu. Kubrick marque le film de guerre par cette scène immersive et le marquera à nouveau trente ans plus tard, dans Full metal jacket (1987), avec une scène plongeant le spectateur dans un autre conflit.

A cause de cette insistance sur les mouvements de caméra de Sam Mendes, un autre plan me venait à l’esprit en allant voir 1917, un autre travelling en plein no man’s land, où les corps perdus sont aussi lancés en avant face au feu ennemi au milieu de cratères béants. Dans A l’Ouest, rien de nouveau de Lewis Milestone (1930), qui inspire peut-être d’ailleurs Kubrick, on participe à une attaque semblable. Il ne s’agit pas non plus à proprement parlé d’un plan-séquence mais d’une scène assez complexe qui associe notamment plans d’ensemble, plongée sur le front et différents travellings. L’horreur décrite, entre baïonnettes et tirs automatiques, et l’ampleur conféré par le mouvement à la scène laissent également une forte impression au spectateur. C’est donc accompagné de ces images que je m’en allais voir 1917 pensant trouver sans surprise le spectacle immersif promis par la publicité relayée dans les médias.

Cependant, si Sam Mendes fait suivre un long périple à son binôme de tommies première classe (Dean-Charles Chapman et George MacKay, puis George MacKay tout seul) avant de le jeter effectivement dans un assaut qu’il avait pour mission d’empêcher, il faut néanmoins signaler la trajectoire réellement décrite pour éviter une trop rapide comparaison. Dans cette scène d’attaque, qui met en avant le sprint final du soldat en fin de course, le travelling ne suit pas l’armée qui fond droit sur la batterie allemande. C’est la caméra qui recule très vite face à Schofield (MacKay) et, lui, contre toute attente, trace en fait une perpendiculaire à la ligne suivie par ses pairs sortis des tranchées, des assaillants anglais qu’il heurte parfois mais qui ne le font jamais dévier. Ainsi, le réalisateur ne filme à aucun moment une armée essuyant des tirs dans une plaine dévastée, comme l’ont fait Milestone et Kubrick, et prend soin de s’en démarquer par un mouvement croisé. On pense à ces grandes scènes si on les connaît, mais Mendes ne les copie pas et se place ailleurs (comme Spielberg se trouvait ailleurs en filmant son cheval affolé sur le front, également en de multiples mouvements de caméra, dans Cheval de guerre, 2011).

Sam Mendes fait un film sur le souvenir des récits de son grand-père (l’information est donnée juste avant le générique final). L’évocation est haletante, le spectacle comme la guerre est total : images de chars d’assaut brisés, d’une bataille aérienne, scène avec sniper isolé, gros rats, boucherie à l’air libre et traquenards dans les ténèbres. Ce n’est pourtant pas ce que l’on retient du film. A repenser à 1917, trois poignées de main m’ont davantage marqué que le sang et la boue mêlés. A deux reprises, c’est le soldat Blake qui tend sa main à Schofield pour l’aider à se relever ; d’abord car c’est son camarade d’escouade qu’il choisit pour la mission qui lui est confiée, ensuite car c’est ce même camarade qu’il faut tirer d’un mauvais pas dans les souterrains qu’ils doivent traverser. Le geste est filmé de la même manière, une poignée de main entre deux soldats comme deux amis ou deux frères. La troisième fois, c’est un autre Blake (Richard Madden) qui serre la main de Schofield. Ce dernier est venu lui apprendre que son frère est mort au cours de leur mission. Lui qui ne voulait même pas partir, Schofield s’est finalement vu confier une autre tâche en cours de route, celle de faire le lien entre les deux Blake. Le soldat peut ensuite aspirer au repos, s’écrouler contre un arbre et sentir sur lui un peu le soleil. Sa position est la même qu’au début du film, un dormeur du val revenu d’un cauchemar aux enfers.

1917 n’a pas la complexité narrative de Dunkerque de Christopher Nolan (2017), ni celle de Birdman d’Alejandro González Iñárritu (2014), pour citer un film de guerre et un autre bâti sur un faux plan-séquence. 1917 n’invente pas une énigme spatiale ni ne construit de véritable labyrinthe de ses mouvements d’appareils. Les caméras fixées sur des voitures, des motos, des grues, des drones… courent toutes après une histoire simple pour rappeler l’Histoire et les visages qui s’oublient vite derrière les événements. 1917 n’est par conséquent pas qu’un exploit technique, ni un film seulement impressionnant. Après la vague de commémorations du Centenaire de la Première Guerre mondiale, Sam Mendes fait un film à grands moyens, certes, mais où l’humain derrière l’horreur des industries ne se laisse pas complètement ensevelir.

4 commentaires à propos de “1917”

  1. Nos regards se rejoignent à nouveau sur ce film oblique. Ta mise en perspective et ton point de vue cinéphile font la démonstration étonnante que cette guerre de position est faite pour la géométrie du travelling : la caméra suit d’abord la ligne brisée des tranchées parallèles avant de prendre la tangente à travers le no man’s land. Elle va de l’avant ou bat en retraite, mais toujours auprès de ceux qui tombent. Mais tu as raison, Mendes choisit ici d’autres trajectoires, celles des pérégrinations des ces hérauts britanniques, ajoute des embûches souterraines, des périls aériens, des remous tumultueux, des visions de géhenne qui en auront laissés plus d’un perplexe, voire même sceptique. Qu’importe puisqu’ici mieux qu’ailleurs le cinéma fait son office, il sublime le réel, réveille les morts au glas d’un village en feu, ceux que Raymond Bernard filmait tels des spectres venus saluer la bravoure de ceux qui s’en étaient sortis (et qui jouaient dans son film). La guerre est un spectacle affreusement cinématographique. Stanley Kubrick l’avait compris, elle a fait l’objet d’une bonne part de sa cinématographie (au moins six films). Mendes aussi visiblement, sans pour autant ensevelir les hommes sous l’abondance de spectaculaire (laissons cela à Emmerich), comme tu l’as admirablement écrit.

    • J’apprécie de mon côté le parallèle que tu fais avec l’auteur du Seigneur des anneaux. Les pages qu’il a écrites rappellent par endroit ce qu’il a connu en 1916 dans la Somme, l’horreur de la guerre déshumanisant ses victimes. Dans les relations entre ces jeunes gens sur le front, on pense en effet à la communauté de l’anneau et en particulier à Sam et Frodo : le départ un peu inquiet, the unexpected journey que tu cites, ou le passage du Marais des morts que relève Strum en commentaire. Je ne suis pas sûr que le film biographique sur Tolkien de Dome Karukoski, s’il fait étape sur le front, dise aussi bien, et sans patriotisme, ce que peut être le sentiment de fraternité.

      • Je ne suis pas sûr en effet qu’il le fasse avec la même poésie. Par les récit de son grand-père, lui même écrivain, Mendès trouve son chemin dans les méandres fantasmagoriques d’un cauchemar que Tolkien a sans doute voulu exorciser dans ses écrits. Jusqu’à ces arbres abattus (on sait à quel point JRR les a enchantés dans ses récits) qui pourtant renaîtront de ce sol martyrisé par le canon, les indices sont nombreux.

        • On revient sur l’opposition entre l’humain et l’industrie (l’industrie de guerre de façon évidente, puis entre les lignes et d’une certaine façon contre le film, l’industrie du cinéma). L’échange me plaît 😀

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