Skyfall

Sam Mendes, 2012 (Etats-Unis)

Dans Skyfall, on entend une réplique qui fait sensation. Bond est ligoté (Daniel Craig à nouveau dans le rôle). Silva se lance dans le sempiternel monologue de l’adversaire diabolique, péchant par excès de confiance, tare de tous les méchants. La caméra voit Silva arriver de loin. Il avance, prend son temps et (on distingue enfin Javier Bardem), il se lance dans un laïus sur ses facilités, ici à commettre un attentat ou là à provoquer un effondrement financier. Tandis que Silva parle chaos mondial, Bond, détaché comme le veut la tradition anglaise et un brin cynique, réduit d’un mot la fière démonstration du talent criminel à un simple hobby. Le terme est aussitôt repris par Silva sur un ton que l’on devine agacé et, presque hors de propos, demande à l’espion que rien ne semble atteindre quel est le sien de hobby. « Double zéro sept », passé pour mort au début de l’épisode et continuellement en lutte contre son image d’espion obsolescent, répond : « la résurrection ». La réplique détonne (et nous fait même oublier l’homosexualité latente qui suintait d’une partie de l’échange). Non seulement la « résurrection » évoquée place James Bond dans le lignage des sauveurs christiques mais elle accorde parfaitement la conversation, entre gravité et nonchalance, à la franchise (qui toujours s’évertue à produire du divertissement à partir d’enjeux géopolitiques très sérieux). Cette réplique nous porte donc sur le terrain du mythe. L’agent au service de la couronne ne serait plus le preux chevalier d’antan, vague héritage médiéval que nous découvrions avec la naissance sur grand écran d’un espion que l’on avait fini par croire immortel (James Bond contre Dr No, Terrence Young, 1962). Non, Bond a ressuscité et le mythe a changé.

« M » comme « Mother » : dans Skyfall, Bond protège la mère coûte que coûte (Judi Dench dans un dernier tour de manège avant son remplacement par Ralph Fiennes). Cette filiation symbolique entre la chef du renseignement britannique et son très fidèle coursier est rendue plus valable encore par le décor dans lequel la course en question les entraîne : le manoir familial écossais qui est aussi l’occasion d’une évocation de l’enfance et des drames du passé. Ce rapprochement entre l’espion usé et sa mère d’adoption nourrit le retour aux origines, repli vers les proches quand viennent les doutes notamment pour Bond sur sa capacité à endurer une époque qui n’est peut-être plus la sienne. Ainsi, concernant les origines, James retrouve un à un les attributs qui avaient été un temps abandonnés (comme s’il avait fallu se renouveler), mais qui, disséminés tout au long de son parcours, lui permettent une fois récupérés de se réaffirmer : pistolet fétiche, boisson favorite, voiture de légende…

En dehors de la réplique sur la résurrection, un élément de mise en scène tout à fait lié au thème évoqué nous plaît bien. Plusieurs peintures apparaissent dans Skyfall comme La Femme à l’éventail de Modigliani (1919 ; peinture reprise d’ailleurs en 2015 dans Spectre du même réalisateur, et accrochée sur un mur de la chambre de Madeleine Swann)… Mais ce sont deux autres tableaux qui attirent notre attention. Le premier à la National Gallery est même commenté par les espions : Le Dernier Voyage du Téméraire (The Figthing Temeraire) de Turner (1838) devant lequel se trouvent 007 et le jeune Q (Ben Whishaw). La toile inspire ces lignes de dialogues :

« Q : It always makes me feel a little melancholy. Grand old war ship, being ignominiously hauled away to scrap… The inevitability of time, don’t you think? What do you see? Bond : – A bloody big ship. »

« Ça me rend toujours un peu mélancolique. Un prestigieux bateau horriblement réduit en pièces. La victoire du temps qui passe… Vous ne trouvez pas ? Et vous, vous voyez quoi ? – Juste un gros bateau. »

Le HMS Temeraire de la Navy avec sa centaine de canons a servi son pays comme Bond, avec fidélité et succès. Sa participation à la bataille de Trafalgar en 1805 est d’autant plus notable que c’est une victoire anglaise. Là sur la toile de Turner, le voilier est tiré par un steamer puis sera désarmé, peut-être désossé. Bond ne quitte pas le tableau des yeux de toute la scène. Qui sait ce qui l’attend ensuite ?

Mais la métaphore du vieux grand bateau avec le Commandeur Bond ne s’arrête pas à cette amusante rencontre avec Q. On la retrouve à la fin, quand l’espion a une nouvelle fois fait ses preuves. Dans le bureau de Mallory, qui devient le nouveau M, voilà Bond réhabilité. À l’arrière plan, se remarque une toile assez grande sur laquelle font feu de puissants navires de guerre durant la bataille de Trafalgar. Au centre, le Victory et ses trois ponts, ses trois-mâts, ses canons abattant les vaisseaux ennemis. La peinture est de Thomas Buttersworth (1825).

Le temps a passé depuis 1962, mais le ciel n’est pas tombé sur la tête de l’agent secret. Le revoilà ragaillardi, sur le pont, prêt à affronter au moins un autre Spectre (Mendes, 2015) et, dans Mourir peut attendre (Fukunaga, 2021), repousser un peu plus loin encore les limites.

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