Watchmen – Les gardiens

Zack Snyder, 2009 (États-Unis, Royaume-Uni)

Si The dark knight, fort de son succès autant artistique que commercial, est devenu la référence en la matière (la nouvelle aventure de Batman s’apparentait davantage à un polar, la chauve-souris cagoulée dans le rôle du super flic et le sombre joker dans celui du redoutable terroriste), il se pourrait bien que l’œuvre de Zack Snyder égale, voire supplante, celle de Christopher Nolan. L’esprit de Watchmen s’inscrit de façon plus classique dans celui des super-héros, même si grâce à un style, décadent et décalé, le film possède sa propre originalité. Le meilleur film du genre tout simplement.

L’action se déroule aux Etats-Unis, dans les années 1980, en pleine Guerre Froide… Ou plutôt très chaude, puisque le monde est au bord d’une troisième guerre mondiale. Dans cette Amérique alternative, Nixon est toujours au pouvoir et les super-héros, ou plutôt les justiciers masqués, sont connus de tous depuis plusieurs décennies. Les Watchmen sont les plus célèbres d’entre eux, mais leur alliance s’est dissoute il y a plusieurs années. Dans cette période de crise, face à la menace nucléaire, Rorschach (le détective de la bande, qui tire son nom du fameux test psychologique, en rapport avec son masque aux tâches variables) mène l’enquête sur le meurtre récent d’Edward Blake, « le comédien », un de ces anciens compères. Il s’aperçoit vite que l’ensemble des justiciers sont menacés par un complot visant à les éliminer… Personnellement, j’ai adoré et totalement adhéré à cette histoire de super-héros (qui ne le sont pas tous forcément, au niveau supers pouvoirs en tout cas). Le scénario est construit en béton armé (adapté du comic sorti en 1986), pour un grand divertissement qui mêle autant le fond que la forme. Je le dis carrément : Watchmen est tout simplement un pur chef-d’œuvre, un dépaysement total de 2h45 durant lequel on reste hypnotisé, scotché à l’écran à la moindre seconde.

Le fond : je le disais, un scénario cohérent, passionnant, et une grande profondeur psychologique pour chacun des personnages (interprétés par des acteurs peu connus – tant mieux à la rigueur – mais tous d’une grande crédibilité) qui ont tous en eux leur part sombre, un traumatisme personnel et leurs propres défauts. Car ils sont loin d’être parfaits et luttent avant tout contre leurs propres tourments, constamment en proie aux doutes et au bien-fondé de leur combat et de leur existence. On découvre, en outre, l’origine de ces vengeurs masqués qui, dans les années 1940, se grimaient comme les cambrioleurs qui, pour passer à l’action, revêtaient des masques de clowns ou d’animaux.

La forme : le côté comic est parfaitement restitué sans tomber forcément dans une adaptation visuelle à la Sin City (Robert Rodriguez, Frank Miller, 2005). Le travail des couleurs, de la lumière, des effets spéciaux… L’esthétisme visuel est ahurissant de beauté, un vrai régal pour les yeux tourné parfois à la manière d’un vidéo-clip (renforcé en cela par la musique). Du très grand art.

Le ton : Watchmen à le mérite de ne ressembler à aucun autre film. Certains de ces personnages, comme le narrateur Rorschach, sont en effet plutôt désabusés et le ton général est grave et sombre même si pas mal de touches d’humour (noir, bien sûr) viennent parfois alléger le propos. Le film est aussi parfois très violent, ce qui ne l’empêche pas de conserver, bien au contraire, une sorte de « poésie apocalyptique » sulfureuse.

Les musiques choisies (pas de grandes envolées orchestrales mais des morceaux connus de tous signés Simon & Garfunkel, Nena, Leonard Cohen, Jimmy Hendrix ou encore Janis Joplin) témoignent aussi de cette volonté d’inscrire les Watchmen dans une réalité historique très proche de la nôtre et non pas d’en faire d’inaccessibles personnages. Cela rajoute aussi au ton subversif et décalé de l’œuvre, également à la vision bien personnelle de Zack Snyder qui a ainsi sublimé un comic « culte » mais pas forcément connu de tous (contrairement aux figures traditionnelles du genre comme Spider-man ou les quatre fantastiques). Magistral, démesuré, émouvant, torturé, poétique, dramatique, original, subversif… Incontournable.

Ludo

p. s. : 2008 fut une très bonne année pour les super-héros en tout genre (Batman, Iron Man, Hellboy, Hancock, Hulk…), qu’en sera-t-il de 2009 ? Rien de neuf pour les deux premiers mois de l’année, mais avec les Watchmen c’est reparti ! Et très bientôt Wolverine et Punisher : war zone

5 commentaires à propos de “Watchmen – Les gardiens”

  1. Deux minutes avant minuit, quelques notes à chaud.

    Pas mal.

    Le récit est complexe. En plein milieu d’une Guerre Froide alternative, il propose de ne pas faire le choix entre libéralisme et communisme…

    La mise en scène est parfois enflée ou simplement maladroite (ralentis abusifs, voix off lourde sur certaines scènes, ou manie explicative), moins que 300 toutefois. La conception de pseudo-clips à l’intérieur d’une œuvre de cinéma est loin pour moi de constituer une preuve du talent d’un réalisateur, bien au contraire (donner du rythme à partir d’une musique rythmée est surtout l’affaire d’un monteur pas trop manchot). Mais ici pas d’excès. Les morceaux musicaux sélectionnés sont judicieux et la durée de ces instants assez agréables (The sound of silence est placée sur une assez jolie scène ; ou bien est-ce la chanson qui l’embellit ? Peu importe). La séquence la plus réussie intervient au bout d’une heure environ et clôt la première partie du film : l’accident et la « naissance » du Dr. Manhattan entrecoupée de souvenirs d’histoires amoureuses déçues sur fond de musique quasi religieuse. D’autres points sont bien traités, des contrastes ironiques en particulier. Ainsi, le discours agressif d’un super héros, super financier, alors qu’une musique d’ascenseur et une petite fontaine constituent le fond de la bande son. Par ailleurs, outre de narcissiques clins d’œil à lui-même (300 à deux reprises au moins), les citations cinématographiques et télévisuelles de Zack Snyder sont intéressantes (Rambo, symbole même de l’Amérique reaganienne, Apocalypse now ou La quatrième dimension). Les personnages ont une existence bien réelle faite de nostalgie, de traumatismes, d’une sexualité bringuebalante… Le final réinvente le déluge (New York balayé, un trou béant en son cœur et les drapeaux américains refleurissant aux fenêtres étirent l’espace temps de l’histoire originale à l’après 11 septembre 2001) et la peur de Dieu ou d’un dieu comme élément unificateur entre les peuples. C’est tout pour ce soir mais à creuser…

  2. Peu de choses à rajouter. J’avoue avoir pris une véritable claque en allant voir ce film meme si c’est difficile de se faire une opinion objective sans avoir lu la BD. Tous les codes et les clichés vus chez les super-heros volent en éclas. J’ai vraiment aimé l’athmosphère sombre et glauque qui règne tout au long de l’histoire. C’est une véritable réussite mais visiblement également un grand échec commercial (dû à la grande violence présente tout au long du film ?).

  3. La trame politique
    Nixon va jusqu’au bout de son second mandat, évite le Watergate et est élu pour un troisième mandat. Puis un quatrième. Puis un cinquième, etc., jusqu’en 1985. Carter n’est pas évoqué et Reagan demeure un cowboy de petits films. Nixon vaut son succès à une victoire remportée au Viêt Nam grâce aux super-héros. Le conflit n’est plus un fiasco et la participation de super-héros (censés incarner les valeurs et la justice américaines) aux massacres perpétrés montre que ces derniers ne sont pas plus lucides que le commun des mortels. L’idée est forte et, comme d’autres crimes commis, noircit sérieusement l’image qu’ils donnent habituellement (celle vue à la une des journaux de défenseurs de l’ordre). Les protecteurs ne sont plus ce qu’ils étaient et leurs idéologies se discutent. Alors qu’il vient de descendre une femme enceinte qui la gênait, le Comédien reproche le manque d’humanité au Dr Manhattan… Le contexte de la Guerre Froide n’est pas pleinement exploité (allusions à la bombe A détenue par les soviétiques dès 1949, aux chars soviétiques pénétrant le territoire afghan en 1979…), mais comme le signale Adrian Veidt, ici, ce ne sont pas les idéologies qui comptent. Seulement la peur. La Guerre Froide est ainsi réduite à la crainte d’un conflit nucléaire généralisé.

    Pourquoi l’histoire n’a-t-elle pas lieu sous la présidence de Kennedy ou de Reagan ? Parce que le premier est une icône à laquelle on ne peut toucher ; le second est resté bien plus populaire dans les esprits américains que Nixon. Par la politique étrangère qu’il a mené, Nixon s’est montré incapable. Par le Watergate, Nixon est le président qui a trahi. Alors que Nixon soit choisi dans une fiction pour déclencher un troisième conflit mondial et endosser la responsabilité de milliers de morts supplémentaires n’étonne pas. Pourtant, au final, la crainte n’est plus celle d’une guerre nucléaire entre nations. Les hommes finissent par craindre le super-héros le plus puissant, le Dr Manhattan, capable de décomposer et recomposer la matière à sa guise (le Dr Manhattan doit son nom au projet qui désignait la recherche durant la Seconde Guerre mondiale ayant permis aux Etats-Unis de réaliser la première bombe atomique), celui-là même que les uns exhibaient, pensant être protégés, pour effrayer les autres. L’histoire imaginée par Alan Moore est très maline et tout à fait palpitante.

  4. Le deuxième visionnage du film m’a été fort utile tant le récit est dense: l’effet de surprise en moins, mais après tous nos avis et le temps que ça mûrisse un peu, j’ai apprécié le fait de l’avoir revu. C’est vraiment un film énorme, il me tarde déjà qu’il soit commercialisé pour voir sa probable version longue ou en tout cas les scènes supplémentaires (qui apparemment seront nombreuses). Une très très grande réussite.

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