Un million d’années avant Jésus-Christ

Don Chaffey, 1966 (Royaume-Uni)

EPISTEMOLOGUS HAMMERIBUS
En histoire, choisir une date comme temps d’étude implique habituellement une évolution ou une transition pour l’objet observé. Don Chaffey, lui, s’intéresse aux australopithèques. Ces hominidés qui vécurent entre 4,4 et 1 million d’années avant notre ère, possèdent la station bipède et, selon la thèse défendue dans le film, vivent en petite tribus sédentaires sur des territoires de faibles étendues.

Un million d’années avant Jésus-Christ est une « année charnière » dans l’histoire de l’humanité, ce que l’on comprend à la fin de l’exposition et du métrage. Don Chaffey profite dans ses théories de l’indéfectible soutien des studios de la Hammer qui l’ont produit. Le réalisateur ne s’inscrit pas dans une histoire événementielle comme on pourrait le craindre avec le titre de l’œuvre, mais, un peu à la manière de George Duby et de son fameux Dimanche de Bouvines, concilie l’histoire événementielle avec l’esprit de l’Ecole des Annales. Car, nonobstant les nombreuses batailles ponctuelles à coup de pierres et de piques sur de sales bestioles, c’est surtout à l’histoire culturelle qu’il fait la part belle et devance par conséquent d’un lustre ou environ la Nouvelle Histoire de Jacques Le Goff et Pierre Nora.



DE L’ÉTAT SAUVAGE…
Le cinéaste entre dans le vif de son sujet par un panoramique exécuté de droite à gauche (en allant à l’inverse du sens de lecture occidental, la caméra semble ainsi remonter le temps) : il montre un paysage désertique sous un climat aride chaud et les créatures de toutes dimensions qui peuplaient ces espaces (« des animaux qui étaient obligés de tuer pour manger et vivre » nous apprend le narrateur en off). Dans ce mileu hostile l’homme survit. Le film se concentre dans un premier temps, à travers l’exemple de la chasse et du repas, sur les mentalités d’une tribu d’australopithèques, celle de Tumac (John Richardson) : sont ici esquissés les rapports de force qui sont à la base d’une hiérarchie « naturelle » entre les hommes et qui laissent peu de place à la solidarité (un vieillard tombé par maladresse dans un piège à phacochère est laissé aux vautours). Un million d’années avant J. C., à la suite d’une brouille, Tumac est banni des siens et est contraint à un long périple à travers le désert. Il essuie maints dangers (iguane géant peint en gris, diplodocus se promenant, tempête de sable…) avant de trébucher bêtement sur un caillou (l’âge de pierre !) et de tomber nez à nez avec un groupe de plantureuses blondes en peau de bêtes en train de pêcher.



…A LA CIVILISATION
Ces femmes appartiennent au clan des blonds chasseur-cueilleurs et surtout, chose qui paraissait tout à fait improbable aux plus grands spécialistes de la période avant la démonstration faite dans ce film, agriculteurs (nos connaissances sur l’agriculture nous permettaient jusque-là d’établir sa naissance à peine à quelques milliers d’années avant J. C., et non un million !). Tumac est soigné par ces cousins hominidés et découvre l’avance qu’ont ces êtres sur les siens : les femmes cousent, cuisinent près du feu, les hommes fabriquent les armes et le shamane (?) peint sur les parois de la grotte qui leur sert de lieu de vie. A l’extérieur, cueillette et culture du sol à l’aide d’étonnants rateaux de cuivre (?). La tribu de Tumac connaît certes le feu, la cuisson des aliments, la musique percussive et la danse (une danse dans le film ressemble à celle de Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme de Roger Vadim sorti dix ans plus tôt), mais, à cause d’une vie rythmée par les disputes quotidiennes, est loin de partager la tranquilité qui reigne dans le clan des blonds. Même l’expression orale est meilleure chez ces derniers puisque les borborygmes laissent place à une poignée de mots d’une, deux, voire trois syllabes.



DES ÉCHANGES DÉCISIFS
Tumac tombe sous le charme de la blonde Loana, la très décolletée Raquel Welsh, et part en sa compagnie retrouver les siens. Le couple, durant son voyage, se retrouve maladroitement pris entre les pattes d’un tyrannosaure et d’un tricératops en plein combat (qui refuse encore de croire que les hommes n’ont pas côtoyé les dinosaures* ?). Une fois qu’ils sont sortis d’affaire et après que Loana ait à nouveau fait un bond dans le temps en faisant entrer Tumac dans la civilisation de loisir (invention du tourisme balnéaire -1966 oblige !- : Raquel Welsh vient s’allonger sur le sable après s’être divertie dans l’eau avec ses congénères et avant de se faire enlever par un ptérodactyle ; allez vous plaindre maintenant du chien tout mouillé venu secouer ses poils sur votre serviette !), la blonde, au milieu des bruns sauvages, partage volontiers son savoir pratique.



PUNITION DIVINE ET NOUVEAU DÉPART SUR DES BASES PLUS SAINES
Malheureusement, que ce soit en raison de l’accès aux connaissances d’un plus grand nombre (évocation du thème biblique du péché originel et de la faillite humaine) ou d’une ultime guerre déclarée entre les deux tribus, Dieu, ou bien la Terre-mère, se voit contrarié. La terre gronde et le feu jaillit des sols. Rien ne vaut une bonne catastrophe naturelle pour remettre sur le droit chemin. En effet, lors de la dernière scène, les survivants des deux tribus se remettent de leurs émotions et partent ensemble, vers le fond du décor, faisant fi des querelles passées. L’apport du réalisateur est ici tout à fait estimable puisque, selon lui, un million d’années avant J. C. est la date à laquelle les bruns encore sauvages feraient la rencontre des blonds civilisés et se mêleraient à eux en acceptant d’entrer en civilisation. Cette aventure préhistorique vue de 1966 pourrait même aujourd’hui être légèrement supérieure (pour ses effets spéciaux passés à la postérité, les mythiques studios anglais, ou Raquel Welsh dans un de ses premiers films) à 10000, autre plongée dans un passé pré-biblique vue de 2008 par Roland Emmerich… Mais, qui sait, peut-être qu’en 2038 le film de ce dernier aura gagné un certain caché.






* Ici la reconstitution est assurée par Ray Harryhausen, déjà responsable de l’animation des bestioles de Jason et les Argonautes de Don Chaffey en 1963 ou du Choc des Titans de Desmond Davis en 1981, et maître de la stop motion animation, technique employée plus tôt en 1933 dans King Kong de Schoedsack et Cooper et plus tard en 1997 dans Mars attacks ! de Tim Burton.

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