Sin City

Robert Rodriguez et Frank Miller, 2005 (États-Unis)

Lorsque Frank Miller, scénariste et dessinateur de BD, crée Sin City en 1994, il propose un récit et une forme déjà proches du film noir américain des années 1940-1950. Entre les mains de Robert Rodriguez, tout en conservant ses liens de parenté avec la bande dessinée (un grand nombre d’images est un fac-similé de vignettes sur pellicule), Sin City devient un véritable film noir pénétré par endroits de genres « mineurs » très divers (gore, arts martiaux…). Robert Rodriguez et Frank Miller réalisent une œuvre purement formelle faite d’emprunts adroitement délayés mais ne dépassant guère le simple divertissement et souffrant du défaut de ses sources d’inspiration, l’absence de fond…

DE LA PUTRESCENCE URBAINE
Sur le toit d’un gratte-ciel, dans un ensemble d’un noir et blanc sans concession, le seul rouge de la robe happe le regard du spectateur. Dans un premier temps, ce rouge est celui porté par la femme convoitée, puis dans un second, il est celui de la femme assassinée. Le tueur à gage s’est fait passer pour un prétendant avant d’exécuter très proprement son contrat. Dès les cinq premières minutes, nous voilà avertis : ne se fier à personne. Chaque chapitre du film comporte son lot de traîtres ou, inversement, d’amis insoupçonnés : Bob (Michael Madsen) tire dans le dos de son collègue Hartigan (joué par Bruce Willis), Marv (une masse incarnée par Mickey Rourke qui a les traits de Ron Perlman dans Hellboy) délivre une nénette qui pourtant lui assène un coup sur le crâne, des catins séquestrent Marv mais deviennent ses alliées, néanmoins une parmi elles joue double jeu. Dans cette ville du péché, qui ne retrouve son véritable nom, Basin City, que lorsque le seul flic incorruptible passe devant son panneau d’entrée, la police, les politiciens, l’Eglise ainsi que les professionnels de la criminalité, mercenaires, prostituées, tueurs à gage, sont tous de puissants carnassiers qui s’entrebouffent (d’où la métaphore du parc à dinosaures). Les motivations sont peu apparentes. Pas une pièce ne tinte, pas un billet vert ne circule, à peine l’avidité du pouvoir apparaît-elle au travers de la statue du tout puissant prélat local (Rutger Hauer dans le rôle de l’abominable cardinal Roark ; parmi les ecclésiastiques, Frank Miller revêt même la robe d’un prêtre le temps d’une courte scène). Dans ce monde, pourriture et corruption n’épargnent aucun des personnages et sont souvent la cause de leur faillite, cela même si leurs intentions sont bonnes : Marv livre sa propre justice mais finit sur une chaise électrique, Jackie Boy (Benicio Del Toro) se fait dérouiller par le clan des prostituées, Hartigan se suicide… De toutes les figures masculines, seul Dwight (Clive Owen), acoquiné avec les catins s’en tire plutôt pas mal. Le groupe des belles qui font toute l’action de Boulevard de la mort (Tarantino, 2007) n’est d’ailleurs pas sans évoquer ce clan des tapineuses en pétard. Ces femmes sont également sauvées, encore faut-il qu’elles n’aient pas trompé puisque la dernière image rappelle la première scène et laisse peu de doute sur le sort de la félonne.

UN GENRE RÉAPPROPRIÉ, UN UNIVERS MALGRÉ TOUT
Les voix des hommes sont graves et éraillées, leurs muscles sont puissants ou vieillissants. En plus sales, en plus ratés, Hartigan, Marv et Dwight sont des espèces de Dick Tracy amochés (dans un tout autre genre, la version de Warren Betty en 1990 recréait aussi une ambiance BD). Les filles, elles, sont calibrées à l’américaine (cambrure affolante et poitrine bombée à l’extrême). C’est aussi dans ces silhouettes que l’on retrouve la bande dessinée. Le noir et le blanc, la voix off des narrateurs successifs, les longs imperméables (qui protègent autant de la pluie que des averses de coups et de balles), les expressions surjouées des acteurs sont quelques-uns des éléments de mise en scène ou quelques-unes des figures de style employés dans les films noirs américains et dans Sin City. Pour son scénario, Frank Miller reprend le « trio infernal » qui définit le genre (selon Pierre Murat et Michel Grisolia dans Ciné Game Book, Paris, Assouline, 2004, p.102), mais, aux côtés de la femme fatale (Goldie ou Nancy, respectivement la plantureuse Jaime King et l’ondulante Jessica Alba), et à l’opposé du milieu du crime partout présent à Sin City, il préfère le flic intègre (Hartigan) ou le gentil monstre (Marv) au détective. En outre, parce que Robert Rodriguez est derrière la caméra, il ne lésine pas sur les grosses fusillades, sur le sang qui gicle à gros bouillon (blanc, rouge ou jaune), sur les têtes attaquées à la hache et sur les corps démembrés. De même, le grindhouse est instillé au travers de personnages et de cadres bien particuliers. Ainsi, une prostituée de type asiatique qui balance des shuriken et découpe ses victimes au katana paraît inspirée de films d’arts martiaux. Une autre, noire, meneuse, ne dépareillerait ni par sa personnalité ni par ses atours dans La révolte des gladiatrices de Steve Carver (The arena, 1974), ou même, hors blaxploitation et hors grindhouse, dans Mad Max de George Miller (1982). La baraque isolée dans les bois, ici antre d’un tueur psychopathe raffolant de chair fraîche (Elijah Wood peu bavard), est une récurrence dans les films gores (La nuit des morts-vivants de George Romero en 1968 ou le sanglant Evil dead de Sam Raimi en 1983). Une fois de plus, il n’est pas besoin de se lancer dans de très amples investigations pour s’apercevoir des affinités qui lient Rodriguez et Tarantino (ce dernier est d’ailleurs guest director d’une scène de Sin City).

La noirceur est légère (il n’y a pas grande insistance sur l’aspect psychologique…) et la violence un défoulement sans verve. Fallait-il un sous-texte, au moins un peu plus de matière à l’ensemble, pour que l’intérêt de Sin City en fusse grandi ? Toutefois, avoir recréé un univers cohérent à partir d’éléments disparates est déjà une qualité… Il reste par conséquent l’illustration et l’ambiance, ainsi qu’une poignée d’acteurs aux allures assez incroyables.

Une réponse à “Sin City”

  1. J’ai découvert Sin City il y a seulement quelques mois en dvd et c’est vrai que je n’en ai pas gardé un souvenir impérissable.
    Néanmoins, j’ai été bluffé par l’aspect esthétique de ce noir et blanc et rouge si unique qui restitue parfaitement l’ambiance bd. Sin City est en effet une véritable bd animée et les décors, les graphismes, les visages et les expressions sont vraiment parfaits. Je ne me suis donc pas ennuyé une minute. J’ai bien apprécié ces images superbes, il manque pourtant un petit plus (manque de profondeur ? Ton trop froid ?) qui me donnerait l’envie de le revoir. Je salue en tout cas le superbe travail au niveau de l’image. A choisir, dans un autre genre, je préfère néanmoins l’adaptation d’une autre BD de Frank Miller: 300.

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