Quand nous étions sorcières (The juniper tree)

Nietzchka Keene, 1989 (Islande, États-Unis)

Le film de l’Américaine Nietzchka Keene déjoue les attentes qu’inspire le thème des sorcières, et tout autant celles qui touchent au conte des Grimm dont il s’inspire. Sur ce bout d’Islande, deux silhouettes de femmes avancent à la recherche d’une place où demeurer en paix. Katla et Margit, filles de sorcières, viennent de perdre leur mère brûlée pour ce qu’elle était. Toutefois, ces sœurs sans atours n’ont pas d’autre allure que celle de deux paysannes en errance au milieu d’un paysage qui les absorbe. Elles sont cousines de Hias, le berger visionnaire de Cœur de verre (Werner Herzog, 1976) et sœurs de Guillemette, la boiteuse dans Le frère du guerrier (Pierre Jolivet, 2002). Margit (Björk, toute jeune) a des visions mais les tient secrètes, tandis que Katla, l’aînée (Bryndis Petra Bragadóttir), use de charmes à partir de plantes et de gestes propres au foyer. De la couture, une cueillette aux alentours, un ragoût en cuisine, rien n’indique qu’il s’agit de magie, sauf peut-être une litanie ou un regard perçant qui accompagnent l’un ou l’autre de ces moments et trahissent le rituel. La sorcellerie ici appartient aux croyances païennes, aux liens tissés entre les habitudes anciennes et la nature. Ces demoiselles des terres sauvages n’ont guère d’accointances avec le Malin et d’ailleurs, en pareil endroit, Dieu n’est pas non plus très sollicité. Quand nous étions sorcières donnent à voir des sorcières des champs, sans artifices ni fantastique. Elles sont désignées en tant que telles par les vilains et les chrétiens que l’on ne voit pas, qui ne les comprennent pas, par ceux qui leur ont refusé la communauté.

De la même manière, Le Conte du genévrier est réadapté et fondu dans le récit réaliste. La marâtre n’a pas le physique ni l’attitude auxquels les histoires un peu faciles nous ont habitués. Il n’y a pas de pommes, ni de tache de sang dans la neige comme dans le texte des frères Grimm. Au contraire, avant les symboles, c’est tout le réel d’une ferme isolée que l’on perçoit. La laine, la roche, le bois, les tissus rêches et épais… Pour reprendre une expression de Jacques Le Goff, Quand nous étions sorcières évite « le casse-gueule épouvantable » de représenter au XXe siècle un réalisme médiéval (l’expression est utilisée par l’historien dans l’entretien avec Rohmer en 1979). Nietzchka Keene, elle, donne de la matière à ses images et au quotidien qu’elle décrit. Elle offre une réalité sensible au Moyen Âge raconté.

Cependant, tout le film ne se résume pas à cette tentative d’approcher l’intimité de quatre individus (Katla et Margit, le paysan et son fils) ni la matérialité d’une époque révolue. Car tout ne relève pas de l’intelligible. Un cercueil de verre, par exemple, vient troubler cette perception du réel et rappelle que les contes comme les films se contaminent les uns les autres. A la mystique, la réalisatrice laisse un interstice. Elle ramène d’autres éléments du monde invisible : une mère décédée qui revient à la faveur de Margit, ainsi qu’une poitrine trouée et un ciel ouvert. Si le surnaturel trouve à s’exprimer, ce n’est pas au travers de la croyance en la magie, dans les sortilèges ou les enchantements. S’il vient à s’exprimer, c’est davantage en lien avec un sentiment absolu de liberté auxquels tous les personnages d’ailleurs n’auront pas droit. Plus que pour des questions de forme (noir et blanc, rythme lent), c’est en raison de ces échanges avec une réalité transcendante, parfois de ces touches d’extases, que l’on serait tenté de tracer un lien avec Le septième sceau d’Ingmar Bergman (1957). En outre, les paysages volcaniques choisis pour décors servent merveilleusement cette association de matière médiévale et de mystique.

Quand nous étions sorcières ne figure pas dans la liste des 365 films européens sur le Moyen Age qu’a dressé Xavier Kawa-Topor (dans Le Moyen Age vu par le cinéma européen, 2001, p. 369-380). Tourné en 1986 et présenté en 1991 au Festival de Sundance, le film de Nietzchka Keene sort en Islande tardivement, en 1993 (dans combien de salles, pour combien de spectateurs ?). Il n’est pas du tout sorti à cette époque en France mais seulement en 2019, dans une version restaurée. Ainsi, le « va-et-vient entre le monde des morts et le monde des vivants » n’a pas épargné le support. Même relativement récents, les films se perdent, disparaissent et s’oublient. Ou bénéficiant d’un sort de protection, ils resurgissent parfois. Le genévrier dont il est question ici renaît et étend jusqu’à nous son bel ombrage.

Une réponse à “Quand nous étions sorcières (The juniper tree)”

Répondre à Princecranoir Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*