La petite boutique des horreurs

Roger Corman, 1960 (États-Unis)

L’introduction et le générique prennent la teinte noire d’un vieux polar hollywoodien. Un dessin détaillé du quartier malfamé où se déroulent les événements est parcouru comme dans un travelling. La bande son passe un jazz cuivré et lancinant. La voix off du policier Joe Fink précise que Skid Row est son périmètre (et nous pourrions tout aussi bien entendre « Yes, this is Sunset Boulevard, Los Angeles, California », [intlink id= »boulevard-du-crepuscule-sunset-boulevard » type= »post »]Boulevard du crépuscule[/intlink] de Wilder, 1950). Voilà bientôt le flic qui nous raconte son expérience la plus terrifiante…

Dans la petite boutique du fleuriste Mushnick (Mel Welles) pousse une plante qui rend curieuse une clientèle de plus en plus nombreuse. La plante inventée par Seymour, l’employé nigaud (Jonathan Haze), ressemble à un cactus de carton-pâte, mais carnivore au point d’exiger de grandes quantités de chair fraîche (« Feed me ! Feed me ! »). Audrey Junior (c’est le nom donné à la plante) profite d’abord pour ses repas de morts accidentelles (ainsi un cambrioleur ayant mal choisi son casse). Mais il lui faut davantage et Seymour, transformé en Renfield (« Yes master »), devient le triste pourvoyeur en déjeuners criminels du dangereux végétal.

La petite boutique des horreurs est une parodie policière et fantastique. L’humour noir et le grotesque se logent dans chaque situation et à chaque réplique (un peu à la façon du Rocky horror picture show de Jim Sharman, 1975). On n’y rie pas à gorge déployée mais l’on s’y amuse. Une collection de personnages décalés peuple Skid Row et participe à la farce : en dehors des fleuristes cités, la simple et jolie Audrey, deuxième employée de Mushnick, une cliente qui s’est spécialisée dans les enterrements et ne vient donc chercher des fleurs que pour les morts, un autre qui mange ses bouquets à la croque-au-sel, Jack Nicholson (tout jeune débutant) qui va chez le dentiste prendre un plaisir sadique…

L’humour mis de côté, ce n’est pas pour rien que l’on pense aux nouvelles de Poe devant la scénario du film. Roger Corman adapta une série de nouvelles de l’écrivain américain dans les années 1960 : La chute de la maison Usher (1960), La chambre des tortures (1961), Le corbeau (1962, où Jack Nicholson côtoie cette fois Vincent Price, Peter Lore et Boris Karloff)… Dans son Dictionnaire amoureux du Cinéma (Plon, 2009), l’historien Jean Tulard écrit à propos du réalisateur : « Sans lui, le cinéma américain après 1955 n’aurait pas été ce qu’il fut. Corman en a changé le cours ». Outre ses métrages bon marché (L’attaque des crabes géants, 1957, War of the satellites, 1958…), il n’est pas anecdotique de signaler que Corman producteur assura les débuts de Coppola, Scorsese ou De Niro.

De parfaits inconnus ont répété trois semaines avant de passer devant la caméra (en plus de la voix de la plante, le scénariste Charles Griffith tient quatre rôles, dont celui du cambrioleur). Deux jours et trois nuits de tournage ont été nécessaires avec, pour l’essentiel, un décor de récupération. Les défauts (se rapportant surtout aux raccords) et la mise en scène assez faiblarde ne nuisent toutefois pas trop au récit. 70 mn d’une série B fort sympathique qui fera l’objet d’une nouvelle attraction dans les années 1980 (adaptation d’un spectacle musical à Broadway en 1982 et nouvelle version de Frank Oz avec Rick Moranis réalisée en 1986).






Note rédigée pour Kinok en mai 2010.

Une réponse à “La petite boutique des horreurs”

  1. « déjà tout pt’it j’étais pas très net, j’tuais les pigeons à la mitraillette »… « car j’suis un dentiste, et j’fais un malheur! »

    tout simplement culte.

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