Patrice Chéreau, 2009 (France)

Ce nouveau film de Patrice Chéreau se déroule comme une tranche de vie, sans véritable début, sans réelle fin. Entre les deux, pas d’événements marquants non plus. Certes, il y a l’histoire de cet homme (joué par Jean-Hugues Anglade) complètement perdu, pathétiquement amoureux de Daniel (Romain Duris), dont l’obsession maladive envers celui-ci tourne presque à la persécution. Mais le titre, plutôt trompeur en fait, et le sujet réel du film ne sont pas exclusivement liés à ces deux hommes, loin de là. Daniel entretient une relation amoureuse compliquée avec Sonia (Charlotte Gainsbourg) : n’ y a-t-il pas là aussi une forme de persécution psychologique dans l’ambiguïté de leurs rapports ? Idem avec son ami Michel (Gilles Cohen), dépressif chronique, qu’il semble tenir sous une dépendance affective…
Persécution relate la complexité, et pourtant l’extrême banalité, de ces rapports humains destructeurs. L’ambiance y est particulièrement grise et austère. Les visages blafards, marqués par une souffrance intime et intense. Les lieux visités sont aussi d’une grande laideur : ce n’est pas franchement la joie qui se lit dans les regards fuyants des usagers du métro parisien… Et ce n’est pas non plus la grande rigolade qui règne dans l’hospice, ou plutôt le mouroir, où Daniel rend régulièrement visite à des personnes âgées (on y croise Tatie Danielle, alias Tsilla Chelton ainsi que Michel Duchaussoy). Le délabrement des âmes se trouve également dans l’appartement qu’occupe Daniel, qu’il retape petit à petit pour se faire un peu d’argent. Dehors, sous la pluie, il assiste impuissant à un terrible accident de moto, lot quotidien des deux roues… Et nous on se tire une balle dans la tête à quel moment ?!
Oui, Persécution aura du mal à vous arracher le moindre sourire et laisse un sale goût dans la bouche, voire une sacré migraine. Patrice Chéreau a le don de retranscrire la grisaille du quotidien dans ce qu’elle a de plus déprimante et ses personnages sont tous aussi névrosés les uns que les autres (l’action se déroule de nos jours : pour l’anecdote on voit Romain Duris passer devant une affiche de L’enquête de Tom Twyker, sorti en 2009). Même si je reconnais le talent du réalisateur, j’ai eu du mal à accrocher : non pas pour le climat terne et sinistre mais pour l’absence de réel scénario (en apparence en tout cas). On ne sait pas vraiment où l’on va, même quand le film s’achève, un peu à l’image de ces humains (qui ressemblent souvent à des zombis d’ailleurs)… Il y a sûrement une forme de logique là-dedans et on sent bien que le film a été tourné de façon plus instinctive que réfléchie, mais personnellement il ne m’a pas laissé une si grande impression. En tout cas très mitigée : le sentiment que les choix sinueux de Patrice Chéreau sont maîtrisés et délibérés mais, là où il nous amène, on n’a pas envie d’aller…
En revanche, les acteurs sont tous formidables. Exceptionnels même. Romain Duris, des plus torturés, incarne son rôle à la perfection. Idem pour Charlotte Gainsbourg bluffante de réalisme dans la peau de cette fille qui ne sait plus trop où elle en est, qui confond envies et besoins affectifs. Décidément, après Antichrist (Lars von Trier, 2009) elle est abonnée aux rôles intensément dramatiques ! Les scènes déchirantes avec Romain Duris sont très réussies. L’une d’entre elles est très symbolique : dans une cuisine ils se prennent passionnément (violemment ?) dans les bras et font tomber un verre qui se brise. Ils ramassent les morceaux mains nues qu’ils posent sur la table… Même si régulièrement ils ramassent les morceaux, ils savent bien qu’ils ne pourront pas les recoller. Jean-Hugues Anglade est tout aussi juste et se donne à fond, frisant presque la folie. La même chose pour Gilles Cohen dont les expressions, la voix et le regard trahissent une profonde détresse. Vraiment, des acteurs, certes pas franchement charismatiques, mais plus vrais que nature. En fait, à l’écriture de ces quelques lignes je m’aperçois que j’ai encore plus de doutes : je ne sais toujours pas si j’ai aimé ou pas.
Ludovic




Luc said
décembre 21 2009 @ 13:01
Je suis presque d’accord mais, moi, l’impression que j’ai eu en sortant de la salle de cinéma, c’était « si y avait pas Charlotte ce film aurait été exceptionnel ». Je l’ai vraiment pas trouvé à la hauteur de son rôle. En même temps, face au monstre Duris, ça faisait carrément tâche.
Mais après je te rejoins complètement : « En tout cas très mitigée : le sentiment que les choix sinueux de Patrice Chéreau sont maîtrisés et délibérés mais, là où il nous amène, on n’a pas envie d’aller ».
Ce film souligne simplement, une fois de plus, le génie de Duris.
dasola said
décembre 28 2009 @ 17:33
Bonsoir, peut-être parce que j’ai pu assister à une rencontre avec Chéreau qui faisait une mini séance questions-réponses à l’issue d’une précédente projection, j’ai mieux compris quand j’ai vu le film, ce qu’il voulait dire dans certaines scènes. Personnellement, j’ai aimé ce film pas facile, pas confortable, pas romantique. Duris est remarquable et les autres comédiens aussi, même Charlotte Gainsbourg qui n’a pas un rôle facile. C’est le premier film de Chéreau que j’aime depuis longtemps.
Bonne soirée.