Panic sur Florida Beach (Matinee)

Joe Dante, 1992 (États-Unis)




VENUS D’AILLEURS
Le point de vue de Dante est une fois de plus celui d’un jeune garçon (Gremlins, 1983)[1], Gene Loomis (Simon Fenton). Marginalisé par les déplacements réguliers de sa famille dictés par les missions d’un père militaire, Gene trouve refuge dans le cinéma de genre (comme Dante au même âge et à la même époque, en 1962). Il est notamment très amateur des films de Lawrence Woosley (John Goodman). Producteur, réalisateur et artisan, Woosley est comme ses créatures un être hybride, savant mélange de différents hommes de studios : confondu avec Hitchcock, il a les mêmes penchants que Corman pour la SF ou toute l’extravagance de Welles. Dante dit s’être surtout inspiré de William Castle, promoteur cinématographique génial et maître de l’interactivité. Castle est connu pour être à l’origine d’une assurance si le spectateur vient à mourir de peur dans son fauteuil (Macabre, 1958), de lâchers de squelettes durant les projections (La nuit de tous les mystères, 1959), de lunettes censées révéler les fantômes à l’écran (13 ghosts, 1960) etc. Dans la petite ville de Key West, Woosley est venu en personne présenter sa dernière production, Mant ! (l’homme fourmi) projetée en « Rumble Rama » (les fauteuils qui vibrent, expérimentés par Castle dans Le désosseur de cadavres, 1959) et « Atomo Vision ».

PEUR PRIMITIVE
A partir de ces deux personnages, Gene et Woosley (le fan et l’icône), Joe Dante expose tout d’abord une théorie amusante sur la peur au cinéma. Selon Woosley, le mammouth aurait été la première projection monstrueuse à une époque où les toiles étaient pariétales et les salles obscures de simples grottes. En une étrange anticipation, les cavernes préhistoriques sont dans sa démonstration les véritables matrices de l’épouvante cinématographique ! Ensuite, ce qui est tout aussi intéressant, Dante fait surgir l’horreur en même temps que l’amour chez l’adolescent. Dans une scène, Gene et son frère pénètrent dans le hall du cinéma et une griffe d’insecte géant surgit dans le cadre. Pendant que la caméra descend le long de l’appendice, les deux frères approchent et, dans le même plan, c’est une main crispée couverte de fourmis qui entre dans le champ. En contrechamp (la main décorative en raccord), apparaît une camarade d’école que Gene embrassera bientôt. La lumière d’ambiance (couleurs dignes de la Hammer) et la musique terrifiante en pastiche lient cette horreur de foire et ces premiers émois.

LA GUERRE FROIDE, NOURRITURE POUR MONSTRES
Assez tôt dans le film, dans un bulletin spécial, l’annonce télévisée de Kennedy sur la crise des fusées justifie l’angoisse des habitants de Key West, située à la pointe de l’archipel floridien, face à La Havane, et installant donc la population aux premières loges en cas de conflit. Psychose nucléaire et hystérie collective, Joe Dante se moque de cette société rendue folle par l’atome. Mant ! [2], le film dans le film, reproduit à gros traits le contexte exposé : le péril (nucléaire ou communiste) et la panique générale (les cris d’horreur passant de l’écran de cinéma à ceux de la salle). Dante et Burton sont l’un et l’autre très habiles pour reprendre le sous-texte politique de la SF des années 1950-1960 et le désordre qui règne à l’issue de la séance de Mant ! est tout à fait comparable à celui du final de Mars attacks ! (1996).

Si l’on s’autorise une dernière comparaison, permise car les deux films sont en partie autobiographique et tous deux inscrits dans l’année 1962, alors qu’American graffiti (sorti en 1973), qui a par ailleurs ses propres qualités, rend compte de l’absence totale de préoccupation politique de George Lucas, Panic sur Florida Beach reprend à la fois les thèmes qui étaient familiers à Dante et fait du contexte international le principal argument à toute l’agitation suscitée. De plus, bien qu’il s’agisse d’une séance tous publics [3] et très drôle (on pense encore à Ed Wood, 1994), Dante réserve la dernière seconde du film au plan serré et face caméra d’un hélicoptère militaire : « It’s a different world now from the one we knew only a few short years ago ».





[1] D’où une comparaison facile avec Spielberg (E.T., 1982, Hook, 1991, A.I., 2001…) avec qui il collabore et avec qui il se fâche (Small soldiers, 1998).
[2] Qui cite directement Them ! de Douglas (1954) et The fly de Neumann (1958).
[3] C’est la signification du titre anglais, Matinee : un programme de deux films proposés dans les cinémas l’après-midi.






Note parue sur Kinok en mai 2011.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*