Moolaadé

Ousmane Sembene, 2002 (Sénégal)




LA CASE DES MÈRES, LA PLACE DES TRADITIONS


Quatre petites filles fuient l’excision, demandent le « moolaadé » – droit d’asile – et tout un pan de la vie sociale africaine bascule et bouscule les traditions. Mais comment s’opposer à cet héritage sacré ?

L’excision. Le mot et sa pratique font peur. Dans Moolaadé, Ousmane Sembene dénonce cette violence physique et psychologique infligée aux petites filles. Mais son long métrage ratisse plus large en dénonçant également une société africaine, aujourd’hui gangrenée par ses coutumes tribales et archaïques. L’excision sert de prétexte à cette histoire qui met à l’honneur l’Afrique, dans toutes ses contradictions, entre peur, violence et célébration de la vie. Fiction ou documentaire ? Ce village pourrait être n’importe quel village africain, avec son puits, son lieu de culte, ses femmes, ses hommes et ses fêlures.


AFRIQUE, LA BELLE ET DOULOUREUSE
Si le personnage principal est clairement l’Afrique, perdue entre son désir de modernité et son respect des traditions, une autre figure s’impose : celle de Collé Ardo, mère de famille excisée et héroïne au quotidien, forte de convictions et de courage. Mais aussi de cicatrices. Sept ans auparavant, elle avait refusé la cérémonie d’excision pour « purifier » sa fille, Amsatou. Aujourd’hui, Collé Ardo reste pour tous une rebelle et Amsatou, une « bilakoro« , une impure. Mais la terreur de quatre petites filles de suivre le rituel ancestral les conduit à invoquer le respect du moolaadé (le droit d’asile), en opposition à la « salindé » (l’excision). Une contradiction se dessine à l’intérieur même de la tradition : la protection des plus faibles est aussi respectée que l’excision.

Ici commence une guerre. La case de Collé Ardo, Q.G. de la lutte contre l’excision, s’oppose à la place du village, lieu du conseil des hommes et des exciseuses. Tendu à l’entrée de la case et facilement franchissable, un ruban matérialise le moolaadé. Une limite fragile et sommaire (à l’image des moyens d’action de l’Afrique et de ses femmes) mais qui interpelle par sa rareté.

L’excision n’est pas qu’une affaire de femmes. Ce sont les hommes qui maintiennent cette pratique, aidés par les exciseuses. Ces femmes perpétuent cette forme de violence, au nom de la tradition, sans jamais vraiment la remettre en cause. Mais comment des femmes, qui ne sont jamais sorties de leur village, peuvent-elles se rebeller et demander plus de liberté ? La faute, selon l’autorité masculine, à la radio, objet omniprésent dans le village et diabolisé. La peur de l’éducation, de l’inconnu pousse les hommes à tout confisquer. « Nos hommes veulent enfermer nos esprits. Mais comment enfermer quelque chose d’invisible ? », disent les mères. Tout le village devra se positionner face à ce dilemme, s’opposer ou se soumettre à la tradition.


UN HÉRITAGE REMIS EN QUESTION
L’excision est clairement présentée comme un héritage, remontant à des temps immémoriaux et préservé par les hommes. Sans excision, pas de mariage possible pour Amsatou, promise à Doucouré, un fils du pays de retour de France, « là où on fabrique l’argent ». Cet eldorado fait irruption dans le village d’Afrique, encore marqué par son passé colonial. L’homme arrive en héros, dans son beau costume, les poches pleines de billets. Il installe une télévision et certaines idées. « Pourquoi se couper du monde ? », demande-t-il naïvement à ses aînés, aveuglés par leur colère. C’est la question centrale du film.


AUTODAFÉ DE RADIOS
Tout finit par le bûcher des postes de radios. Le sommet du minaret, orné d’un œuf d’autruche symbolisant la vie, est remplacé par une antenne de télévision, image de progrès ?

Ousmane Sembene montre que des victoires sont possibles mais difficiles. Décédé en 2007, le réalisateur était attaché à suivre une « démarche politique, polémique et populaire ». Son Moolaadé suit parfaitement cette réflexion en abordant un thème sensible et tabou. Il peint une Afrique en lutte, riche de héros du quotidien. Mais l’ensemble demeure profondément positif, à la fois drôle et émouvant même si parfois difficile. Un long métrage combatif.

« Le pantalon en lui-même ne fait pas l’homme », affirme une des femmes, sous forme de défi. Comme si l’avenir de l’Afrique reposait sur ses femmes, leurs espoirs, leur courage et leur cri du cœur : Afrique « abandonne tes couteaux ».




Caroline Dubois pour la 33e édition du Festival des 3 Continents

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