Luc et Jean-Pierre Dardenne, 2008 (France, Belgique)
Prix du scénario au 61e festival de Cannes, Le silence de Lorna est un portrait ultra réaliste sur le mariage blanc et l’immigration, traité de manière bien différente que Green card (Peter Weir, 1990) par exemple.
Lorna est albanaise, elle vit en Belgique et a pour ambition d’ouvrir un snack avec son petit ami Sokol. Pour cela, avec l’aide d’une organisation mafieuse, elle a trouvé un moyen de se faire assez rapidement beaucoup d’argent : un mariage en blanc pour obtenir la nationalité belge, éliminer le mari (un toxicomane choisi afin de pouvoir le tuer par overdose et ne pas attirer les soupçons) et se remarier avec un mafieux russe qui a lui aussi besoin de devenir belge. (Question : pourquoi le mafieux Russe n’a-t-il pas choisi de faire un mariage blanc directement avec une Belge ?! Cela me paraît bien compliqué et même invraisemblable. Si quelqu’un a une réponse logique…).
Les rapports entre « le camé » (appelé ainsi de manière péjorative par Fabio, qui fait le lien entre elle et le mafieux) et Lorna sont au départ tendus, froids et distants. On sent que cette dernière fait tout pour ne pas le côtoyer et ne pas créer de liens d’amitié, voulant sûrement se préserver car elle sait à l’avance ce qui l’attend. Mais voilà, Claudy arrive à décrocher et, après une désintoxication à l’hopital (les scènes de manque du jeune homme sont particulièrement éprouvantes car là aussi très réalistes), Lorna veut croire qu’il pourra s’en sortir et éprouve même une certaine tendresse envers lui. Pour le sauver, elle tente donc plutôt de faire un divorce accéléré en déposant une fausse plainte pour coups et blessures. Elle ira jusqu’à se cogner contre les murs afin de faire croire que son mari la bat et ainsi éviter au toxicomane d’être tué : un véritable sacrifice et un acte d’amour car elle culpabilise et ne supporte pas l’idée qu’il ne puisse pas avoir sa chance alors qu’il est en train de décrocher de son addiction à la drogue. Pour lui, elle renonce à 5000 € afin de mettre en place ce divorce qui retarde le mariage avec le mafieux russe. Mais ses commanditaires ne voient pas les choses de la même façon et n’ont pas autant de problèmes de conscience et de sentiments envers « un pauvre drogué », pas plus qu’envers elle d’ailleurs…
Ici pas de sentimentalisme, d’effets de style ou de concessions grand public : à la manière de Gomorra (Garrone, 2008) ou encore Versailles (Schoeller, 2008), Le silence de Lorna a été tourné d’une façon qui colle au plus près à la réalité, grâce notamment à une réalisation dépouillée, une image aux couleurs très crues et des acteurs plus vrais que nature (la performance de l’actrice principale, Arta Dobroshi, est d’une incroyable justesse, tout comme celle de Jeremy Renier qui joue Claudy, son premier faux mari).
Les frères Dardenne réalisent là un film noir au climat froid, austère et parfois inquiétant (la façon de filmer Lorna de manière très rapprochée instaure un climat d’insécurité permanent), souvent glauque et sordide… Néanmoins poignant et empreint d’humanité grâce au personnage ambivalent de cette jeune femme. Un film dur mais magnifique.
Ludo

Ornelune said
septembre 2 2008 @ 6:21
Il me semble que l’œuvre des Dardenne (Rosetta pour citer la Palme d’or de Cannes 1999 ou L’enfant sorti en 2005 et vu récemment) a quelque familiarité avec celle de Robert Bresson : un sujet social traité crûment, sans artifice.
Je pense aussi aux films de Fatih Akin, le beau Head on (Ours d’or de la Berlinale en 2004) et De l’autre côté (2007) qui traitent des relations entre Allemands et Turcs immigrés (le réalisateur est allemand, de parents turcs). Dans Head on, il est (aussi) question de mariage blanc et de marginaux en quête de liberté.
Il est vrai que l’on est très loin de Green card.
Ricky said
septembre 3 2008 @ 22:24
Il s’agit bien d’un film noir ! L’absence quasi totale de musique (hormis les morceaux de rock qu’écoute Claudy et les quelques notes de piano sur le générique de fin) amplifie d’ailleurs la noirceur de cette œuvre.
Petite explication à la question soulevée par MaîtreLudo : le mafieux russe cherche simplement à devenir citoyen européen et ce par le biais de Fabio qui gère ce type de « transaction » en Belgique et propose par là même des « candidates ». Alors pourquoi Lorna et pas une vraie Belge ? C’est un « deal » entre Fabio et Lorna, cette dernière cherchant à gagner un maximum d’argent en un minimum de temps de manière à ouvrir avec Sokol (qui dans un même but effectue des travaux dangereux dans le nucléaire en Allemagne) leur snack. Fabio fait d’une pierre deux coups.
Mais au risque de nous répéter, quelle noirceur !
MaîtreLudo said
septembre 4 2008 @ 0:30
Oui mais en fait Fabio aurait fait des économies (et un gain de temps) en choisissant directement une citoyenne belge (aussi pommée que le junkie par exemple), non ?! Je suis peut-être tatillon, mais je trouve qu’il y a une légère faiblesse de ce côté-là ; sinon oui : noir c’est noir…