Le ruban blanc

Michael Haneke, 2009 (Allemagne, Autriche, France, Italie)

Palme d’or du 62e festival de Cannes, il aura fallu patienter cinq longs mois pour voir enfin arriver sur nos écrans le chef-d’œuvre annoncé d’Haneke. Beaucoup d’attente et d’espoir pour ce qui constitue un des derniers grands films de l’année 2009. Alors maintenant dénouons ce ruban.

L’action se situe à Eichwald, petit village protestant d’Allemagne du Nord à la veille de la Première Guerre mondiale (il débute au mois de juillet 1913). Plusieurs accidents mystérieux interviennent, le doute et la suspicion s’installent. Les enfants et les adolescents, éduqués de manière très rigoureuse, c’est le moins que l’on puisse dire, font l’objet de toutes les attentions et, vers la fin du film, certains d’entre eux sont montrés du doigt, clairement soupçonnés. Le récit est raconté du point de vue de l’instituteur du village qui dresse un portrait d’une société très hiérarchisée, d’une communauté vivant autour d’un baron faisant travailler les paysans aux alentours. Les graines du mal, les racines de tous les extrémismes vont trouver ici un terrain fertile : frustration, peur, soumission et avilissement (des femmes en particulier). humiliations et sévices physiques et psychologiques… La culpabilité enfouie sous le tapis de la sacro-sainte religion, qui pardonne et excuse bien des péchés. Du lourd poids du silence et des non-dits naît la haine… Tous ces sentiments cachés ou refoulés rejaillissent parfois violemment mais ils confèrent surtout une tension et une pesanteur de tous les instants : bien que le rythme soit lent, l’ambiance austère, presque sans musique (la seule entendue est jouée par les protagonistes et, lorsque défile le générique de fin, seul l’accompagne un silence mortuaire…), Haneke parvient à nous tenir en haleine durant les deux heures et demi du récit.

Un chef-d’œuvre ? Assurément. Le ruban blanc entre directement parmi les grands classiques du cinéma et personnellement je n’ai pas ressenti un tel souffle, un tel lyrisme, depuis There will be blood de Paul Thomas Anderson (2008). Plusieurs points communs d’ailleurs entre ces deux grands films : l’époque, le début du XXe siècle, l’ambiance parfois très western, l’omniprésence de la religion… En un mot, chez Haneke comme chez Anderson, la volonté de remonter aux origines d’une société à une époque donnée. De plus, l’image du Ruban blanc est somptueuse, un noir et blanc magnifique qui donne l’impression de voir s’animer des cartes postales et des photos d’époque. Le soucis du détail, des costumes, du quotidien au début de siècle est criant de vérité. Mais aussi parfaite soit cette reconstitution, elle ne prend jamais le dessus, ni sur le propos, ni sur la psychologie. On pense aussi à 1900 de Bernardo Bertolucci (1975), réunissant De Niro et Depardieu et racontant le destin de deux enfants qui ont grandi dans deux classes opposées de la société à la veille de la révolution.

Haneke, qui s’est toujours intéressé de près aux causes fondamentales de la violence, au voyeurisme et à la fascination qu’elle peut exercer (Funny games en 1997 et son remake Funny games U.S. en 2008) va ici plus loin (il passe ainsi du cadre familial à celui plus vaste de cette micro société) sans pourtant montrer directement la violence à l’image. Pour les corrections punitives des enfants par exemple, le spectateur est convié à rester derrière la porte. Lorsqu’un paysan se pend, on l’aperçoit subrepticement dans la pénombre et là encore la porte se ferme aux regards… Haneke ne s’attarde jamais sur ce genre de scènes et suggère toujours plus qu’il ne montre : cette façon de faire est d’ailleurs autrement plus dérangeante. Comme cette scène de violence verbale et d’humiliation entre le médecin et la sage femme, où les mots frappent plus fort encore que des coups. Le réalisateur allemand joue avec nos nerfs et a le don de réveiller les mauvaises consciences ! Intelligent, pertinent, proche de la perfection.

4 commentaires à propos de “Le ruban blanc”

  1. Bonjour!
    Il est quand même dommage qu’un film aussi ambitieux et qu’une critique aussi enthousiaste et développée ne suscitent que deux posts, alors je me lance.

    Mon sentiment à la sortie du film était moins fort que le tien, même si les deux heures et demies sont passées sans que mon esprit échappe à la fiction une seule seconde (preuve viable pour dire que c’est un très bon film: on croit à cet univers d’un bout à l’autre de la pellicule). J’ai également trouvé l’interprétation et la photo magistrales.

    Mais ce Ruban blanc me gênait à mesure qu’il se déroulait: je sentais bien que la fiction était une sorte de fable, je sentais comme toi cette « volonté de remonter aux origines d’une société à une époque donnée », car il n’est pas seulement question d’un village en particulier dans ce film. Mais je ne comprenais pas ce que Haneke voulait nous faire comprendre exactement. N’ayant lu aucune critique avant le film (je me suis rattrapé depuis), je ne connaissais pas l’interprétation faisant de ce village le laboratoire d’où le nazisme a éclos.

    A cause de ces questions, le film auquel j’ai le plus songé pendant la projection est Dogville de Lars von Triers (2002), dans lequel le côté laboratoire est totalement explicite. Mais dans Dogville, la revalorisation de la loi du Talion est assez facile à percevoir: tel Yahvé, le protecteur/persécuteur de l’héroïne (Nicole Kidman) vient abattre une pluie de coups de feu sur la petite ville à la fin de la parabole, comme le dieu puéril de la première partie de la Bible détruit des cités entières pour la faute de quelques-uns.

    Mais chez Haneke, la démonstration est beaucoup moins systématique, je dirais même moins grossière que chez von Triers, et il devient difficile d’affirmer: il a voulu dire ça. Par exemple, il est assez clair que l’action illustre les méfaits d’une religion trop rigoriste (dans Positif -n°584, oct. 2009-, Haneke fait un parallèle entre cet extrémisme et les méfaits de l’islamisme radical aujourd’hui). Mais les adultes parmi les personnages sont-ils tous à mettre dans un même sac, au point de pouvoir comme toi parler de« cette religion encore et toujours au cœur et à l’origine de tant de maux » ? Si von Triers avait pris les commandes du scénario, l’incestueux ne serait pas le médecin mais le pasteur lui-même, qui est le grand manitou de ce village gouverné par le fanatisme religieux. Or, ce pasteur est irréprochable dans sa tentative pour coller aux principes qu’il a établis comme justes. Aussi, si certains enfants deviennent sous l’autorité abusive de leurs parents des petits monstres assez cauchemardesques, ce n’est pas le cas du fils du pasteur qui donne son oiseau à son père pour remplacer celui que sa sœur a décapité; ce n’est pas le cas non plus de la petite fille qui essaie de dénoncer les crimes de ses camarades en jouant les Cassandre (« j’ai rêvé qu’on allait crever les yeux » du petit simplet).

    Par ces contre-exemples que Haneke insère, nous sommes bien gênés dans notre volonté de donner une interprétation univoque au film : avant d’être séduit par l’analyse faisant de cette histoire la recherche des causes du nazisme, je suis parvenu sans en être tout à fait satisfait à voir dans ce film la métaphore d’un jugement bien plus général sur la nature humaine et sur ses implications dans la société.
    D’un côté, j’ai perçu chez quelques personnages, cette volonté, pas forcément dévalorisée par Haneke, d’éloigner de nous tout ce qui nous ravale à l’état de bêtes (instincts sexuels et de violence), et de l’autre, il y a ce mal qui couve en nous et que l’on ne peut exorciser, même dans une paisible et digne bourgade allemande. Le résultat est que la sexualité bridée en public suscite la perversion (le médecin n’honore pas une épouse, mais salit moralement et physiquement sa fille et sa gouvernante) et que l’inhibition de nos instincts agressifs inspire des crimes presque parfaits à des cervelles de jolies petites têtes blondes. Le film décrirait alors un mal en nous qui s’est particulièrement révélé pendant les atrocités du nazisme, mais il s’agit aussi d’un mal qui est toujours là, que nous ne pouvons pas nier si nous voulons éviter qu’il explose en actes monstrueux.

    Bon, je ne suis pas habitué à l’écriture internet et je n’arrive pas à faire court, mais il me semblait intéressant de donner une autre interprétation que la tienne (même s’il me semble que ton analyse est validée par le réalisateur lui-même !).

  2. Tout à fait d’accord avec ta vision des choses Romain: si le film est en noir et blanc, rien n’est vraiment tout blanc ou tout noir et il ne faut pas tirer de conclusions trop hâtives sur ce « qu’à voulu dire ou décrire Haneke ». Même les prémices du nazisme ne constituent pas forcément le sujet de fond. Une possible conséquence dans le futur comme l’a montré l’histoire, mais pas l’origine pure car il faudrait encore remonter sur plusieurs générations et comme tu l’as dit ce mal est encore présent de nos jours. Plutôt une photographie d’une époque donnée.

    Dans les mêmes circonstances, les mêmes lieux et durant la même période tout le monde n’agit pas de la même manière. L’impact d’une telle éducation n’a pas les mêmes conséquences pour tout le monde. Ce film est décidément plus subtil et moins didactique qu’on voudrait nous le faire croire !

    Un excellent départ pour de multiples réflexions en tout cas et de longs débats, alors comme toi je m’étonne du peu de posts sur ce film en comparaison avec le Tarantino par exemple ! J’ai adoré Inglourious basterds pour des motifs plus ludiques (un film jouissif au possible), ici il y a quand même une profondeur rarissime, voilà pourquoi je le comparais aussi à There will be blood… Merci pour ton précieux point de vue et commentaire !

  3. Et non : pour comprendre le nazisme tu trouveras moins en « remontant plusieurs générations » (éventuellement la guerre franco-allemande de 1870) que si tu évoques l’immédiat après-guerre, le « diktat » de Versailles et surtout la crise de 1929.

    Le nazisme n’a rien d’un mauvais germe en 1913.

    Comme Ludovic et Romain, j’ai été absorbé par la fiction. La longueur du métrage ne m’a jamais dérangé. Comme eux, la réalisation m’a paru d’une incontestable efficacité.

    Ensuite, contrairement à Romain, et sans contredire sa proposition de voir aussi dans le film une réflexion sur le mal que chacun porte en lui et révélé au cours de circonstances particulières, je reviens sur « les origines du nazisme » évoquées plus haut.

    Dès l’introduction, au cours d’une première approche visuelle du village et de ses habitants, le narrateur (l’instituteur joué par Christian Friedel) précise que les événements qu’il s’apprête à décrire pourraient « peut-être » éclairer des faits qui se sont ensuite déroulés en Allemagne. Le terme de nazisme n’est pas prononcé, il n’est pas fait non plus explicitement allusion aux malheurs qui sont ceux de l’Allemagne durant les trente-deux années suivantes. Pourtant en prenant pour point de départ les atrocités vécues par cette communauté rurale, le narrateur (que je ne dissocie pas du cinéaste) semble bien poser la question des origines du mal en pensant au nazisme.

    Les historiens savent aujourd’hui expliquer le nazisme (son apparition, ses acteurs, sa mécanique). Mais peut-être Haneke y voit encore des zones d’ombre ? Il suggèrerait alors la possibilité d’imperceptibles causes.

    Au final, je crois que les films de ce cinéaste, sans jugement, d’une neutralité redoutable, m’intriguent et me gênent à la fois surtout pour amener à l’esprit une conception des choses qui ne reposerait sur aucune certitude. Ses films me mettent systématiquement dans l’impasse.

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