La vie est à nous

Jean Renoir, 1936 (France)

Réalisation « par une équipe de techniciens, d’artistes et d’ouvriers », dont Jean-Paul Dreyfus (Le Chanois), Jacques Becker, Pierre Unik, André Zwobada, Jacques B. Brunius, Henri Cartier-Bresson, Marc Maurette, Maurice Lime, Paul Vaillant-Couturier.

La vie est à nous est une commande du PC pour la campagne du Front Populaire en 1936.

Le film dure une heure et s’organise en plusieurs segments mêlant fiction et documentaire. Par exemple, sont vite évoquées la crise de surproduction et la misère sociale qui en a découlé. Dans la scène suivante, on voit des grands bourgeois qui s’adonnent en plein parc à un loisir original : tirer au pistolet sur une cible avec casquette d’ouvrier… « Une vraie casquette de salopard » dit l’un d’eux ravi de réajuster son tir.

« La France n’est pas aux Français, car elle est à 200 familles. La France n’est pas aux français, car elle est à ceux qui la pillent »

La transition avec les manifestations du 6 février 1934 et la menace fasciste est toute trouvée (défilé des Croix de feu, partisans du Colonel de la Rocque, images d’Hitler et de Mussolini). De même, trois saynètes s’organisent plus loin autour du directeur de l’Humanité, Marcel Cachin, qui reçoit son courrier. Ces petites histoires mettent alors en avant les valeurs communistes à l’usine, à la ferme et à la ville (sur les pas d’un chômeur en errance). Le film s’achève par une série de discours des dirigeants du Parti Communiste qui s’adressent aux travailleurs, aux jeunes, aux femmes… En dernier lieu, Thorez appelle à l’internationalisme et à faire bloc derrière les figures de Marx, Engels, Lénine et Staline.

Le message est clair dans chacun des segments. Le plus souvent, comme dans les documents militants, le propos se base sur l’opposition entre deux individus, deux classes ou deux idées. D’un côté, l’ouvrier, le paysan, le gamin, en bref le milieu populaire. De l’autre le patron, le bourgeois, celui ou celle qui possède déjà tout. Les injustices sont pour les exploités, tandis que leur déconsidération systématique est le fait des capitalistes qui les exploitent. Le film reprend également les revendications des affiches célèbres de l’époque, « La paix, le pain, la liberté ». C’est simple, voire simpliste, mais la forme est remarquable (assemblage de caricature, d’actualité, de chant choral, de tribune…). Des passages, documents d’actualité ou de fiction, surprennent et touchent par leur humanité.

L’introduction qui se passe à l’école est d’ailleurs assez éloquente. L’instituteur dans sa salle de classe présente toutes les richesses de la France à ses élèves, dit son importance à l’échelle mondiale et évoque différents domaines (agriculture, industrie et rayonnement culturel ; le programme est, à peu de chose près, toujours le même aujourd’hui -on note que le maître ne parle que de la métropole). À la sortie de classe, les marmots continuent de discuter du cours dans un espace urbain misérable. Rien de glorieux dans le quotidien des petits Français malgré l’emballement de l’instit dans son discours. J’aime bien aussi la façon dont la solidarité se met en place pour éviter à une famille d’agriculteurs appauvrie d’être dépouillée de ses biens par l’huissier. C’est coquin, on joue du coude, mais c’est pour la bonne cause.

L’aspect politique pèse parfois, le ralliement des foules dans les derniers plans qui chantent longuement l’Internationale avançant face caméra… Les grands portraits des maîtres à penser du communisme rappellent le culte de la personnalité que Staline partout impose. Certainement, croyait-on devoir en rajouter pour convaincre les futurs électeurs (1936, la dernière élection au suffrage universel masculin en France). Tout est à la gloire du Parti, solidaire, chaleureux, toujours présent auprès des faibles. L’idée de la structure politique qui sous l’emprise soviétique enveloppe les masses de sa bienveillance nous place aujourd’hui à distance du document. Pourtant, il reste certaines idées comme la lutte sociale et l’entraide. Il y a aussi les personnages de fiction qui les portent, avenants et cordiaux. La vie est à nous est censuré et interdit à sa sortie (une seule projection a lieu le 7 avril 1936). Plus étonnant, il ne sort pas non plus durant la période du Front Populaire (peut-être parce qu’il ne dit jamais mot des radicaux et des socialistes). Il ne sera diffusé qu’à partir de 1969.

Pour compléter : « La vie est à nous » ou Jean Renoir au temps du Front Populaire, diffusé en décembre 2020 sur France Culture.

– Épisode 1 : Autopsie d’un film de propagande.

– Épisode 2 : Après la victoire…

Détail des séquences et descripteur sur Ciné-archives, Fonds audiovisuel du PCF.

2 commentaires à propos de “La vie est à nous”

  1. Intéressant ! En ces heures d’utopie, ce genre de films était sans doute bien venu pour mobiliser contre la plaie fasciste ou nazie. C’est une part de notre histoire, en somme, peu avant que tout déraille…

    En faisant la part des choses, je me dis qu’on peut continuer à se dire que ces idéaux-là, bien qu’ils aient été largement dévoyés, étaient plutôt « positifs » au départ.

    Merci d’avoir parlé de ce film dont j’ignorais tout, Benjamin. Cela ne m’a pas forcément convaincu de le voir, mais cela me donne des éléments de contexte pour d’autres chroniques éventuelles. Ce que tu as écrit me rappelle aussi ce que j’ai ressenti il y a eu en découvrant une partie du « Soy Cuba » de Kalatozov (film que, pour le coup, je te conseille, tant il m’a fasciné par sa grandiloquence).

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