La forme de l’eau

Guillermo del Toro, 2017 (États-Unis)




WATER NO GET ENEMY


The power of positive thinking. C’est le titre du livre que l’infâme Strickland (Michael Shannon) est en train de lire à son bureau. Essayons d’en mettre en pratique le principe de base. Del Toro soigne ses images. Il opère par collages. Il y a par exemple dans son film suffisamment de références cinéphiles aux années 1950 et même un peu plus. Telle qu’elle est traitée, l’idée de mêler L’étrange créature du lac noir (Arnold, 1954) aux claquettes des comédies musicales était originale. Ainsi, devant un petit écran, les personnages se laissent gagner par la célèbre danse de l’escalier de Bill Robinson et Shirley Temple (dans The little colonel de Butler, 1935), ou dans un rêve en noir et blanc, la femme de ménage et l’amphibien (Sally Hawkins et Doug Jones) dansent sur scène comme Fred Astaire pouvait le faire avec Ginger Rogers ou Jane Powell. A propos de cette dernière scène, c’est Mariage royal qui nous vient à l’esprit car le film de Donen en 1951 faisait déjà danser, et ce dès son ouverture, une femme de ménage avec, non pas monstre, mais un roi (et le parallèle confère un peu plus de noblesse à une créature à laquelle del Toro donne déjà l’allure d’un gentleman en costume). Cette association de la danse et du film fantastique était donc plutôt intéressante pour ces jolies choses.

En outre, La forme de l’eau croit aussi trouver une dimension poétique grâce à une introduction amphibie plutôt réussie et à un poème rapiécé qui s’achève sur les mots du titre. Il y a encore les décors conçus jusqu’aux plus petits détails, avec des couleurs à symboles (le vert futur, le bleu amour) et des motifs qui plaisent ou obsèdent le créateur : cave voûtée et bassin d’eau croupissante (comme dans Crimson Peak, 2015, et L’échine du diable, 2001), salle de bain avec robinetterie saillante et carrelage mural au ton bleu (Crimson Peak), des intérieurs à l’anglaise très chargés (Cronos, 1993, Crimson Peak), un aquarium en forme de cercueil (Hellboy, 2004), des œufs (L’échine du diable, Hellboy), des dessins… On reste très sensible à ce sens du décor, à sa réalité matérielle (quand la chose est entre les mains de décorateurs et non des seuls informaticiens). On est aussi sensible aux ambiances qui s’en dégagent. Tout ceci est donc à mettre au crédit du film.

Pourtant, au risque de tailler d’un trait dans la pensée positive, ou au risque de trancher d’un coup sec pour vider le poisson, le film souffre de plusieurs faiblesses. Si on continue à propos de la forme, del Toro et son directeur de la photo, Dan Laustsen, s’attachent par exemple à une image sépia déjà vue ailleurs (L’échine du diable), au cachet ancien usé (Amélie Poulain de Jeunet, 2001)… Aidée probablement par la photo, la musique, sa légèreté et ses airs d’accordéon nous font à nouveau confondre poisson et Poulain (Desplat vs Tiersen). Mais la forme n’est pas la seule en cause. Le scénario comporte encore des lourdeurs qui tirent la bête vers le fond. On s’arrêtera d’abord sur des détails. Pourquoi toujours vouloir tout expliquer ? On saura même pourquoi Strickland préfère les bonbons bon marché qu’il suce durant tout le film ! Autre détail : le chat domestique décapité. Del Toro montre son goût pour l’hémoglobine. Soit. Il rappelle en même temps que la créature a ses propres pulsions, qu’elle reste par conséquent étrange (ou étrangère) et monstrueuse (ou différente). Soit. Mais, pourquoi ne pas assumer ce chat bouffé par le poisson bipède et le remplacer aussitôt par trois autres minous tout mimis apparus d’on ne sait où ? En dehors de ces détails que seuls remarquent les chicaneurs des profondeurs que nous sommes, le plus gênant vient de l’obstination de l’héroïne à vouloir libérer une créature qui se meurt à une date fixée arbitrairement (la date est entourée au Stabilo rouge sur le petit calendrier) dans un canal choisi, on ne sait comment, afin qu’elle retrouve l’océan, son milieu naturel. Mais comment croire au prétexte donné -ce sera un jour de pluie-, et à la pertinence du lieu indiqué, alors que d’une part la créature est tout à fait capable de se déplacer hors de l’eau et que de l’autre toute l’histoire se déroule à Baltimore, un des plus gros ports de la côte Est ? Vu qu’elle habite juste à côté, ne pouvait-elle se précipiter sur n’importe quel bout de littoral pour sauver au plus vite l’amphibien ? Et bien non, car le film de deux heures n’en aurait sûrement plus durer qu’une…

Avec La forme de l’eau, Guillermo Del Toro met un balais dans les mains de la belle et arrache la toison de la bête pour lui coller une peau d’écailles avec branchies. Le conte est modernisé, déplacé durant la Guerre Froide, mais traite des intolérances et des craintes de son temps (les laissés pour compte, un homosexuel et une Afro-Américaine placés dans le grand panier des minorités). La forme a fait l’objet d’une grande attention mais la grande histoire d’amour, qui tente de se dégager des griffes des militaires américains et des scientifiques soviétiques, manque de teneur. Le récit même manque de rigueur.





C’était quoi déjà le livre de Strickland ? The power of positive thinking. Ah oui… Une image nous revient peut-être en tête. Une image belle qui, moins facilement que dans le reste du film, fait sens : la créature debout devant l’écran géant au milieu des rangées de fauteuils rouges. Dans cette grande salle de cinéma, l’amphibien fait face aux prêtres de L’histoire de Ruth (Koster, 1960)… comme un dieu ancien. Ou bien se trouve-t-il face à l’écran qui l’a vu naître, le grand océan cinéphile, ses origines ? Le cinéma l’invention la plus convaincante que l’humain ait trouvé pour converser avec ses fantômes. Dans le film, le cinéma s’appelle l’Orpheum. Et dans la galerie de personnages de del Toro, parmi les fantômes, à côté de ceux criards et ratés de Crimson Peak, à côté de ceux plus discrets de L’échine du diable, celui-ci est peut-être malgré tout le plus réussi.

2 commentaires à propos de “La forme de l’eau”

  1. Complètement d’accord avec les arguments évoqués dans ton article. Le coup d’attendre que le canal se remplisse d’eau au lieu d’aller lâcher la bête n’importe ou sur la côte grâce à leur camionnette étant la plus grande paresse d’écriture du film. Je relèverais également le manque de cohérence et de construction dans la mise en place de l’histoire d’amour. Tout cela arrive beaucoup trop vite, pas l’ombre d’une crainte dans l’esprit de la muette. N’importe quelle personne saine d’esprit aurait une réaction de peur instinctive face à une telle bête, surtout voyant les effusions de sang à nettoyer avant. Mais non là direct c’est le coup de foudre. Ça me fait penser à ce scientifique dans Prometheus qui tend son joli petit doigt à une créature immonde avant de se faire sucer la tête : Gouzi gouzi gouzi gouzi! Sinon, on a ici un méchant, très très très méchant, là encore aucune nuance et même si on comprend ses motivations tout ceci tire le film vers des archétypes terriblement fainéants. Le méchant Américain capitaliste, la fille au grand coeur, l’artiste homosexuel maudit, la copine noire hyper bavarde, la créature victime de la méchante société américaine qui cristallise toutes ces minorités opprimées. Tout ceci est bien trop caricatural et manque clairement de nuance et de finesse dans les propos tenu.

    Un film en couleur aux filtres jaunis pour une vision du monde en noir et blanc. Le parallèle avec les films de Jean-Pierre Jeunet est évident, et il aurait presque été naturel de voir Audrey Tautou dans le rôle de la muette tellement j’ai eu la sensation de voir un « Amélie Poulain vs Labyrinthe de Pan « . Toutes les références aux vieux films nous extirpent de l’histoire, en nous rappelant à quel point Hollywood aime regarder son nombril. Et même si je comprend ces références très « méta » qui arrivent comme un doudou pour le spectateur, je commence à trouver cela un peu usant à la longue: Lalaland, The artist, Star wars, Stranger things et plus dernièrement Ready player one. Même si je n’ai pas vu ce dernier il me semble emprunt d’une certaine nostalgie un peu passéiste. Il y a un petit côté :  » Regardez on fait des films, mais de toute façon c’était mieux avant « . Je trouve ça vraiment dommage.

  2. Dans l’ensemble, j’ai aimé ce film qui a beaucoup de qualités et parfois là où on ne l’imagine mais qui n’est pas pour moi le chef-d’oeuvre annoncé. Je trouve qu’il y a quand même certaines choses grossières et simplistes (et effectivement, je rejoins le commentaire de Jean-Paul, tout va trop vite dans cette romance).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*