Kingdom of Heaven

Ridley Scott, 2005 (États-Unis)

Ridley Scott entreprend le récit d’un chevalier contrit qui, au XIIe siècle, s’en va chercher pardon et réponses en Terre Sainte. Sans être réduite au prétexte, l’histoire est aussi l’occasion pour le réalisateur de glisser quelques allusions sur un idéal aujourd’hui manqué concernant les relations entre Arabes et Occidentaux.


ARTS, VILLES ET BATAILLES : UNE RECONSTITUTION SOIGNÉE
Loin des couleurs vives de Richard Thorpe et de son Ivanhoé (1952), Kingdom of Heaven offre à nos yeux un Moyen Age assez crédible, aux teintes brunes, bleues et noires. En introduction et à la fin, les paysages et le village français (filmés en Espagne) ressemblent à ceux vus dans Le retour de Martin Guerre (Daniel Vigne, 1982). Des allusions au droit (un chevalier germain féru de droit, le droit de la victime lors d’une agression) et les descriptions des arts et techniques (la forge, la mesure des distances, les balistes, le puits et les canaux d’irrigation) participent à la reconstitution exaltante d’un quotidien médiéval souvent ignoré. Ainsi, le cinéaste s’attarde sur les arts qui assurent aux hommes un progrès puis sur ceux qui leur promettent peine et souffrance.

Lors de son trajet, le chevalier Balian (Orlando Bloom*) fait escale à Messine. La cité, censée être la porte d’accès aux pays d’Afrique et d’Asie, est la ville marchande par excellence. La présentation exceptionnelle qui est faite en un plan de ce port rappelle les œuvres des artistes du Moyen Age ou de la Renaissance montrant sur la mer une quantité impressionnante de vaisseaux (la Tavola Strozzi dans les années 1470). Par la suite, le héros essuie un naufrage mais la Méditerranée le rejette sur une plage de Palestine.

Au risque de déplaire à l’amateur de puissants assauts destructeurs, il revient à Scott d’en retarder le moment. Les mauvais Chrétiens trépignent, perdent patience et cherchent à transformer la moindre échauffourée en déclaration de guerre. Lors du siège de Jérusalem (datant de 1187 et ayant fait toute la gloire du sultan ayyubide Saladin)**, la caméra se fige un instant au-dessus de la brèche faite dans l’épais rempart. Il fait nuit et les armées s’entrechoquent un long moment à cet endroit. Scott insiste sur ce face à face comme le point de départ d’un combat encore inachevé sur ces terres (ne garde-t-il pas à l’esprit les relations entretenues par les Etats-Unis avec l’Orient au début du XXIe siècle ?).


FERVEUR ET CIVILISATIONS
Dans Gladiator (2000), de petits moments étaient réservés à un semblant de spiritualité. Dans Kingdom of Heaven, les allusions religieuses balayent toute spiritualité. Balian est en quête de pardon pour ses fautes et celles de sa femme et c’est ce qui le pousse à partir. Il est sur le point de renoncer à la foi chrétienne quand il découvre la religion des musulmans qu’il trouve assez comparable à celle de l’Eglise. Il ne se prive d’ailleurs pas d’un ou deux blasphèmes lors du très ampoulé discours final (clairement humaniste, remarquons que ce discours est en avance d’un siècle ou deux sur son temps). Seuls les doutes religieux valorisent donc le héros.

A l’opposé, l’ennemi est à chercher dans les rangs chrétiens. Une poignée de croisés peu subtils n’attend que de trancher les gorges arabes (l’envahisseur sera châtié : plusieurs seront tués, leurs têtes plantées sur des piques et leurs carcasses abandonnées aux vautours). Les Arabes, eux, appartiennent à une civilisation au moins égale sinon plus brillante que la civilisation latine (ils respectent leurs ennemis et Saladin propose ses médecins à Baudouin…).

Au-delà de la reconstitution, des évocations politiques et religieuses, Ridley Scott insuffle un véritable souffle à son récit et livre avec Kingdom of Heaven une épopée médiévale belle et palpitante.





* L’acteur s’ancre un peu plus dans le rôle de gentil guerrier en costume (par exemple la trilogie de Gore Verbinski, Pirates des Caraïbes, 2003-2007).
** Le siège de Jérusalem arrive après celui du Gouffre de Helm, de Minas Tirith (Le seigneur des anneaux, Peter Jackson, 2001-2003) et presque en même temps que la prise de Babylone (Alexandre d’Oliver Stone, 2005)…

4 commentaires à propos de “Kingdom of Heaven”

  1. Quelle claque j’avais pris au cinéma lors de sa sortie ! Je l’ai depuis revu de nombreuses fois, notamment dans sa version director’s cut, bien plus longue et intéressante que la version initiale (45 minutes en plus, ce n’est pas rien !, qui comportent, selon moi, des scènes essentielles). En effet, tout le début est changé, avec un ordre des scènes différent et beaucoup de rajouts, ce qui au final facilite la compréhension du récit. Et dans ce format dvd exceptionnel (l’objet en lui-même, composé de 4 dvd, est magnifique) on retrouve pas moins de sept heures (!!!) de bonus : documentaires, développement du film, tournage, interviews…

    A l’origine, Ridley Scott planchait sur Tripoli, dont la construction même d’un décor pharaonique avait commencée… Mais le projet est finalement tombé à l’eau, les producteurs ayant pris peur de l’énorme budget qu’il aurait fallu (heureusement Tripoli sera finalement tourné, avec Keanu Reeves dans le rôle principal). Alors Ridley Scott s’est rabattu sur Kingdom of Heaven et le résultat est tout simplement époustouflant. L’ambiance moyenâgeuse du début du film, en France, est parfaitement restitué. L’image, aux tons bleutés est magnifique, la musique superbe et le récit passionnant. Même Orlando Bloom est excellent. Quant aux scènes de batailles épiques (la plupart ont été tournées grandeur nature, notamment la reproduction de la bataille de Jérusalem !), elles sont d’une force et d’une puissance inégalée. Comme le dit Ridley Scott dans un des bonus du dvd : « je fais des films, pas des documentaires ». Ainsi, il a pris pas mal de libertés avec la vérité historique, mais personnellement ça ne me dérange absolument pas. De toutes façons, je ne suis pas assez calé et érudit en histoire pour me permettre de dire « ah oui mais ça c’est pas possible car c’est pas à la bonne époque »: non, j’ai apprécié ce film avec mes yeux de spectateur qui raffole d’épopées chevaleresques, de grands récits tel que celui-ci.

    C’est simple : avec Gladiator, dans le genre, c’est sûrement mon film préféré ! Je l’aime autant que le chef-d’œuvre Gladiator, dont on retrouve la patte du maître dans sa façon de filmer mais aussi dans la musique et l’ambiance générale. Même le héros qui perd son épouse et ira défier les plus grands montre n’est pas sans rappeller le héros gladiateur.

    Enfin, le message final sur l’absurdité de la guerre est une critique très claire sur la guerre en Irak : un message qui passe parfaitement après le visionnage de ce film exemplaire. Epoustouflant.

  2. A ceux qui voudraient en savoir plus sur la figure héroïque de Baudouin IV le Lépreux, on ne peut que recommander la lecture du très bel ouvrage que lui avait consacré Pierre Aubé dans les années 1980.

    Ce film rend hommage à la personne de ce roi mais pas comme il faudrait. Il faut se souvenir que, contre toute attente, il a su remporter sur Saladin la victoire inattendue de Montgisard (Tell el-Gezher), ce qui a retardé quelque peu l’entreprise de reconquête de la Palestine par le sultan qui, réussissant à unifier les forces égyptiennes et syriennes assez souvent divisées dans le passé (voir les querelles entre les cités d’Alep, Mossoul, Damas et Le Caire), put remporter sur les Francs, face au successeur de Baudouin, le lamentable Guy de Lusignan, et au très redoutable Renaud de Châtillon, iconoclaste agresseur des pèlerins musulmans en route vers La Mecque, la bataille de Hattin en 1187, ce qui lui ouvrit les portes de Jérusalem.

    Les événements sont rendus de manière spectaculaire dans le film au détriment de la réalité historique, et les faits s’ils sont relatés assez correctement sur le plan formel ne sont pas correctement étudiés en profondeur et dans le détail.

    La vraie Croix promenée, c’est connu, par les « Poulains » et les Croisés sur les champs de bataille, est magnifique dans son habillage dorée et les tenues militaires presque trop belles (notamment, l’ « uniforme » des chevaliers de l’Ordre du Saint-Sépulcre, bleu à croix blanches) pour nous paraître vraies. Il y a beaucoup à dire aussi sur le matériel et les techniques de siège et aussi sur le nombre des combattants souvent exagéré. C’est de spectacle hollywoodien qu’il s’agit et non d’Histoire au sens propre du terme, même si l’effort est louable qui va dans le sens de l’authenticité.

  3. Votre culture est très utile sur ce blog pour mieux comprendre le fait historique dont Scott s’inspire.

    Cependant, certains reproches d’érudits me semblent parfois déplacés. Reprocher à un pilier de la machine à rêve qu’est Hollywood de faire du spectacle n’est-il pas aussi absurde que de critiquer Pierre Aubé (que je ne connais pas !) parce qu’il n’a pas recouru aux images 3D ? Chacun son métier !

  4. Le film met en avant les personnalités de deux « grands méchants » – manichéisme commode au cinéma – : Guy de Lusignan, roi qui conduisit l’armée franque au désastre aux Cornes de Hattin en 1187, en plein désert, à l’écart du lac de Tibériade, sans approvisionnement en eau, et ce malgré les conseils de prudence de plusieurs grands seigneurs ; Renaud de Châtillon qui possédait Kérak, dans l’actuelle Jordanie, et qui se comportait effectivement comme un bandit, non seulement en attaquant des caravanes, comme il est montré dans le film, mais aussi écumant la mer Rouge, à partir d’Akaba et de l’Ile de Graye, jusqu’à vouloir menacer, dans une entreprise téméraire, les lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine, en inquiétant les pèlerins en route vers ces deux cités ; il ne manquait que de nommer dans le film le Grand-Maître de l’Ordre du Temple à l’époque, on le voit mais on ne décline pas son identité, il s’appelait Gérard de Ridefort, il était lui aussi l’homme qu’il ne fallait pas à la place qu’il occupait ; la triade fit perdre Jérusalem aux Francs, et ce fut la conséquence logique et incontournable de la défaite de Hattin. La librairie orientaliste Paul Geuthner publia, il y a des années, la très belle chronique arabe d’un proche de Saladin, Imad al-Dihn al-Isfahani, et l’on y trouve la version des événements du côté des Arabes, c’est fort intéressant, et l’on peut y lire en creux l’absence de sagesse des trois hommes qui portèrent sur leurs épaules les destinées du Royaume de Jérusalem, pour le plus grand malheur de celui-ci.

    Il faudra la patience, la ruse, l’art diplomatique et les amitiés arabes de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen pour récupérer plus tard, sans ferrailler, la ville de Jérusalem, pour quelques décennies seulement, il est vrai.

    Les armes avaient parlé en 1187, et la Chrétienté avait perdu, une fois pour toutes la Ville Sainte, pour la conquête de laquelle elle avait répandu bien du sang. Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste sauvèrent Saint-Jean d’Acre, mais ils se divisèrent et, laissé seul, le premier ne put récupérer les Lieux Saints, malgré la victoire remportée sur Saladin à Arsuf. Acre restera avec quelques points sur la côte et quelques grands châteaux, dont le Crac des Chevaliers – Kalaat el-Hosn – et le Margat dans la mouvance des Francs mais cette ville portuaire d’Acre tombera finalement en 1291. Les Francs se replieront alors sur Chypre, Rhodes puis Malte, d’où la transformation de l’Ordre des Hospitaliers en Ordre de Malte.

    Les dernières grandes figures des Croisades sont donc bien Richard Cœur de Lion, Jean de Brienne, Frédéric II de Hohenstaufen et Louis IX (canonisé par la Papauté captive plus ou moins du petit-fils de ce dernier, Philippe le Bel).

    Le film s’achève d’ailleurs sur le départ de Richard pour la Croisade. Un clin d’œil au cinéma américain d’avant et d’après-guerre (La Seconde), qui a beaucoup exploité les figures de ce roi d’Angleterre et du très mythique Robin des Bois.

    François Sarindar

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