Clint Eastwood, 2010 (Etats-Unis)

Un nouveau Clint Eastwood est toujours un événement, et personnellement ce grand bonhomme du cinéma (devant ou derrière la caméra) m’a rarement, voire jamais, déçu : il s’est offert un grand rôle avec Gran Torino (2009), a mis en scène l’histoire poignante de Christine Collins dans L’échange, tout en accordant à Angelina Jolie une plus grande crédibilité d’actrice (2008), ses deux films de guerre, Mémoires de nos pères (2006) et Lettres d’Iwo Jima (2007), rapportaient avec pertinence les regards opposés des deux camps ennemis… En remontant dans le temps, que dire du fameux Million dollar baby (2004), film de genre, sur la boxe (mais pas simplement…), tout aussi singulier que sublime. Et je pourrais en citer d’autres (Mystic river en 2003, Impitoyable en 1992, Bird en 1987…), c’est dire toute l’étendue du talent et la diversité artistique du cinéaste qui a tout de même signé plus de trente longs métrages ! Et le suivant, sur la mort et l’au-delà est en préparation (provisoirement intitulé Hereafter avec Matt Damon et… Cécile de France !), je vous le dis : il sait tout faire ce gars-là !

Une fois de plus, Clint réalise une œuvre majestueuse là où on ne l’attend pas forcément : dans les domaines, étroitement liés ici, de la politique, de l’apartheid, du sport… Plus généralement sur la tolérance. On y suit le parcours de Nelson Mandela, de sa sortie de prison après vingt-sept années passées sous les verrous, jusqu’à la coupe du monde de rugby en 1995. Est magnifiquement porté à l’écran son désir de mettre un terme définitif à l’apartheid, d’unifier son peuple qui constitue pour lui sa véritable famille, de pardonner, de faire table rase du passé et ainsi redonner des lettres de noblesse à sa nation. Pour incarner cette figure emblématique de la politique internationale, Morgan Freeman est plus vrai que nature dans une performance d’acteur à la hauteur du personnage : qui d’autre que lui pouvait rentrer dans sa peau ? Forest Whitaker campait de façon magistrale le dictateur Amin Dada dans Le dernier roi d’Ecosse (Kevin Macdonald, 2007) et reçut un Oscar pour le rôle. Malgré l’opposition radicale entre les personnages, un illustre défenseur des droits de l’homme et un tyran mégalomane ougandais, impossible de ne pas établir de parallèle entre les deux performances. Les deux hommes exercent ce même pouvoir de fascination et Freeman, du côté du bien, fait preuve d’un charisme hors du commun par son regard et dans ses discours. Il pourrait ainsi décrocher sa troisième statuette sous l’égide d’Eastwood, mais cette fois en tant que meilleur acteur*. Du coup, Matt Damon, même si toujours aussi convaincant, passe au second plan.

Clint Eastwood a le don de trouver le ton juste : un brin piquant par moments, une dose d’humour ici où là, beaucoup d’humanité, mais ne tombe jamais dans le piège du trop politiquement correct ni du facilement larmoyant… Bien qu’il faille aussi reconnaître que les effusions de joie et la liesse générale à la fin du film sont communicatives et remplies de grands et bons sentiments ! Mais quel frisson, j’en ai encore la chair de poule ! On imagine alors aisément, dans le contexte des événements évoqués, quel bonheur immense ce fut pour le peuple sud-africain de remporter la coupe du monde de rugby ! Eastwood tacle gentiment au passage les oiseaux de mauvaise augure, les journalistes foncièrement pessimistes qui retournent leur veste dès lors que leur équipe nationale, donnée largement perdante, remporte une si brillante victoire**… Les films sur le football américain sont légion, il y en a eu quelques-uns aussi sur le football tout court (rien de mémorable…), mais sur le rugby c’est plus rare ! Et toutes les parties sur les phases de jeux sont extrêmement bien réussies, bluffantes même ! Certes, les spécialistes avertis y trouveront forcément quelques défauts ici où là***. Ici, les « crevettes » aliens parquées dans les bidonvilles de Johannesburg dans District 9 (Neill Blomkamp, 2009) sont bel et bien des hommes, des femmes et des enfants survivant dans une misère sans nom. Même si Invictus est l’adaptation du roman Playing the enemy: Nelson Mandela and the game that made a nation de John Carlin (2008), le film colle de très près à la réalité politique et historique de la période.

Avec tant de brio et de maîtrise, il y a de grandes chances pour qu’Invictus finisse dans le peloton de tête de mes films préférés pour 2010, c’est évident ! Hasard du calendrier, l’année ou l’Afrique du Sud organise la coupe du monde de football ! Un grand et beau film sur les valeurs humaines, valeurs que le monde de l’ovalie n’a jamais cessé de représenter.

Ludovic

* Morgan Freeman a déjà obtenu l’Oscar du meilleur second rôle pour Impitoyable en 1992 et encore dans Million dollar baby en 2004.
** Tiens, ça me rappelle aussi la coupe du monde de football en 1998… Pour les habituels grincheux (il faut dire qu’en France on bat des records !) mais aussi pour la joie immense qui avait suivi la victoire de l’équipe de France, ainsi que le métissage qui paraissait à l’époque évident d’une France « black-blanc-beur ».
*** Fabien Galthié, ancien capitaine des bleus, a ainsi commenté de façon un peu amère, que tout n’était pas retranscrit comme dans la réalité… A propos de la demi-finale perdue contre l’équipe d’Afrique du sud ! Mais bon, c’est un film après tout et même très réaliste, il ne s’agit d’un documentaire.

Un commentaire so far »

  1.  

    Ornelune said

    février 1 2010 @ 0:16

    « Une équipe, une nation », le quatrième ticket pour la domestique noire, le blanc et le noir qui se mélangent ou pas, les ralentis monstrueux de la finale… Les symboles qui concernent la ségrégation raciale et le terme qu’y met Nelson Mandela sont assez grossiers. Cependant, la situation d’apartheid subie par l’Afrique du Sud entre 1948 et 1991 n’impose-t-elle pas cette dichotomie ? Excluait-elle pour autant tout nuance ? L’entre-deux, le métissage ou la tolérance n’y avait-il pas leur place ? Pour Eastwood, la communion nationale que connaît l’Afrique du Sud en 1995 grâce à la coupe du monde de rugby ne devait exclure personne. Et tant pis si les bons sentiments dominent, un film qui donne l’occasion à un bout d’Afrique d’être représenté sur une multitude d’écrans, qui permet à ce continent d’émerger autrement que par des situations de crises et de conflits ethniques, a déjà quelque chose de bon en soi.

    Selon les propos de Mandela, le rugby est un calcul politique, « humain », pour réunir une nation divisée. On s’étonne par conséquent de ne voir les matchs qu’à hauteur d’hommes ou vus du sol. On ne voit pas vraiment ce qu’il se passe sur le terrain et ce sont les expressions des spectateurs qui nous font comprendre l’évolution des différentes parties. A part le final, les matchs sont expédiés et très rarement les caméras dominent le terrain. Pas de plongée tactique sur le stade, seulement les chocs des joueurs. Il est surprenant qu’Eastwood n’accorde pas la politique du président noir avec la façon de filmer le rugby, de manière à comprendre les stratégies déployées.

    Le réalisateur, enfin, dit un mot des difficiles relations entre Mandela et sa famille, sa fille surtout. Le thème père-fille (et plus généralement de la paternité) avait été abordé à plusieurs occasions, que ce soit de façon symbolique (Million dollar baby, 2004) ou réelle (Les pleins pouvoirs, 1997).

Comment RSS · TrackBack URI

Laisser un commentaire

Nom : (Required)

eMail: (Required)

Website:

Comment: