Il était une fois en Anatolie

Nuri Bilge Ceylan, 2011 (Turquie, Bosnie-Herzégovine)



Certains films font tout pour simplifier la complexité d’événements existentiels, pour réduire en un agencement compréhensible de plans, en un chemin narratif rectiligne, un phénomène très vaste qu’une somme d’essais n’avait pas jusqu’alors réussi à épuiser. De ces films, et des réponses simples qu’ils apportent, il faut se méfier, car ils tirent leur force du manque de subtilité de leur démonstration et de l’abandon de leurs spectateurs à leurs émotions face à une lecture orientée et simplificatrice d’un événement.

D’autres films – et c’est bien le cas pour Il était une fois en Anatolie – se chargent au contraire de restituer toute l’ambiguïté de situations en apparence simples. Car il n’est question dans le dernier film de Ceylan que d’un meurtre, apparemment commis par un ivrogne, dans une contrée arriérée de Turquie. Il ne reste plus même qu’à retrouver où le corps a été enterré lorsque le film commence – seule la très belle séquence d’ouverture précédait le meurtre en montrant trois personnages filmés discrètement à travers une fenêtre, et nous ne savons pas alors que la victime et son assassin sont présents dans le cadre. Après le générique, l’assassin est déjà menotté à l’arrière d’une piteuse voiture de police, serré entre un médecin et trois policiers ; dans une seconde voiture, un procureur suit ce groupe ; enfin, le frère presque simplet du tueur est escorté par deux militaires dans une jeep qui ferme le convoi nocturne ; la recherche du corps commence. La nature est vaste mais inquiétante, les visages des protagonistes virils, mais un peu bouffis aussi, et épuisés. Assisterons-nous à un film noir, à une exploration de la psyché monstrueuse du tueur, ou à une satire des exactions policières ? Difficile de le déterminer, puisqu’après une heure passée sur les routes d’Anatolie de fontaine en fontaine (le tueur croit avoir enterré son voisin près d’une source d’eau, mais il était ivre le soir du méfait), le cadavre n’est toujours pas retrouvé.

Entre-temps, un déroutant courant d’humour noir s’est immiscé dans le récit, quand par exemple le commissaire excédé se met à frapper le tueur et qu’il se voit rappelé à l’ordre par le procureur, lequel lui rappelle qu’ « On n’est pas prêts à entrer en Europe avec ces manières », sans s’apercevoir que l’évocation des atermoiements politiques de l’UE avec la Turquie apparaissent comme totalement incongrus dans ce territoire presque désertique d’Anatolie. Autre scène étonnante : lorsque le cadavre de la victime est enfin retrouvé, le même commissaire se met à insulter pour son inhumanité le tueur qui a lié les poings aux pieds de sa victime déjà décédée avant de l’enterrer ; mais au moment de faire entrer le cadavre dans le coffre de la voiture policière, on se rend compte qu’il n’y entrera pas, à moins qu’on ne lui remette ses liens… Ce n’est pas la bouffonnerie de certaines scènes des films des frères Coen – la savoureuse scène de l’urne funéraire dans The Big Lebowski (1998) – mais des instants déstabilisants face auxquels on rit sans être tout à fait sûrs que c’est bien là la réaction qu’il faut avoir. En outre, des moments plus graves viennent apporter plus de confusion dans cette narration : ainsi, une dispute entre les deux frères menottés nous mène à comprendre que le meurtrier n’est certainement pas celui qu’on croit. Aussi, alors que ce triste convoi revient dans la petite ville et que celui qu’on a désigné comme le tueur depuis le début du film se voit caillassé par le jeune fils de la victime, on a crû comprendre aussi que cet enfant n’est pas le fils de l’homme assassiné mais celui du pauvre hère auquel il vient de lancer une pierre. C’est donc sur les routes informelles d’Anatolie que nous retrouvons ce mélange trouble d’émotions contradictoires propre à certaines œuvres littéraires russes du XIXe siècle – Ceylan a beaucoup pensé à Tchekhov et Dostoievski en coécrivant le scénario de son film*.

Cependant, beaucoup de relations, d’événements se précisent discrètement pendant cette longue errance nocturne qui voit les protagonistes du film dérouter pour suivre des chemins de traverse, alors que les spectateurs se sentent eux-mêmes déroutés par l’absence de choix clair de registre de la part du réalisateur. En effet, on comprend progressivement que le héros de ce film est ce médecin ramassé dans un coin de la voiture, et ce personnage discret et intelligent permettra aux autres de nous faire part de leurs tristesses, de leur incompréhension face à certaines énigmes douloureuses posées par l’existence. L’histoire du procureur achève de révéler l’incompréhension et les maladresses masculines dans ce film, ce personnage ne cessant de remettre dans la discussion une affaire mystérieuse qui n’a rien à voir avec celle pour laquelle il a été appelé cette nuit, l’histoire d’une femme qui serait morte naturellement, mais aurait annoncé le jour de sa mort à son mari plusieurs semaines avant son décès. Le procureur veut obstinément croire à ce mystère. Cependant, le médecin finit par lui faire comprendre qu’il s’agit certainement d’un suicide par empoisonnement, et que ce suicide pourrait être le moyen que la femme aurait trouvé pour se venger après la petite aventure – le procureur refuse même de parler d’aventure – que son mari avait eu quelques années auparavant… Le médecin comprend trop tard que cette femme était celle du procureur. La compréhension des faits demande beaucoup de discrétion, de délicatesse dans le film, et tous les personnages masculins, hormis le médecin, en manquent singulièrement. Les rares apparitions féminines – telle celle magnifique de la jeune fille qui vient servir le thé dans le noir aux policiers errants lors d’une halte – appartiennent à ce mystère, à cette atmosphère de secret qui repousse sans cesse les hommes, trop impétueux, souvent trop lâches pour se confronter aux plus grandes difficultés (la maladie d’un fils, les suites d’une liaison extra-conjugale,…).

On aura beau « remuer ses petites cellules grises », comme dirait Hercule Poirot, une pleine lumière ne sera pas faite sur l’enquête qui a rassemblé tous les personnages d’Il était une fois en Anatolie. La manière est plus discrète ici ; et le choix final du médecin qui lors de l’autopsie de la victime refuse de noter une découverte sensationnelle et horrible (de la terre se trouve dans la trachée du mort, révélant que la victime n’était pas morte au moment où elle a été enterrée) symbolise bien ce choix de la retenue. Beaucoup d’histoires nous auront été racontées entre-temps, et leur conjonction dans cette étrange narration nous donnent le sentiment que Ceylan a ici touché à un secret sans le profaner à l’écran.






* Étonnamment, j’avais déjà retrouvé cette ambiance russe dans un roman turc, Neige d’Oran Pahmuk.

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