HULK

Ang Lee, 2003 (États-Unis)

Peu ont apprécié ce que le réalisateur de Raison et sentiments (1995) et de Tigre et dragon (2000) a fait du personnage créé par Stan Lee et Jack Kirby en 1962. Pourtant Ang Lee a fait de Hulk un être complexe. Il a su exploiter toute la potentialité d’une créature à la fois inspirée par le monstre de Frankenstein (la référence commune au scénariste et au dessinateur de Marvel est Boris Karloff filmé par James Whale en 1931) et par le Dr Jeckyll et Mr Hide (peut-être la fameuse version de Victor Fleming sortie en 1941). Le réalisateur taïwanais a, en outre, enrichi son récit d’une relation père-fils inédite pour un personnage de BD porté sur grand écran.

LÂCHER LE MONSTRE ET SE LIBÉRER
Ang Lee prend son temps et ce n’est pas avant la première heure écoulée qu’il nous montre la bête qui sommeille en Bruce Banner (Eric Bana). Banner est un scientifique doué, attaché à son laboratoire et à ses expériences. Il travaille sur la réparation cellulaire accélérée et cela consiste, entre autres, à faire éclater un gros crapaud en un geyser vert et visqueux. Bruce se rappelle à peine de ses parents naturels et en aucun cas ne se doute du terrible leg paternel. Il sent pourtant bien que tout ne tourne pas rond. Lorsqu’il se rase et qu’il se regarde dans la glace, le léger verdissement de son iris attise notre désir de voir surgir le colosse. De plus, ses relations amoureuses ne semblent pas aisées : sa charmante collègue et amie Betty (Jennifer Connely) est tant son « ex » que sa future compagne… Ils évoquent tous deux leurs rêves, la possibilité d’un trauma concernant Bruce… Il fallait oser développer le côté « freudien » de Hulk et la façon de faire du réalisateur est habile. Les rêves sont un assemblage réussi de souvenirs et de métaphores. Le Hulk est derrière la porte, un peu comme le monstre caché dans le placard qui terrifie l’enfant, et trop longtemps enfermé, il ne demande qu’à sortir. Un accident de laboratoire, durant lequel Bruce encaisse un bombardement de rayons gamma, ainsi que la rencontre avec son inquiétant père naturel (Nick Nolte) assure à la bête la rage nécessaire pour faire surface. La première transformation a lieu dans le laboratoire, en un endroit étroit et compartimenté (peut-être à l’image de la raison ou d’un esprit) et lorsque Hulk s’est tout entier révélé, le lieu est bien trop petit. Cette énorme boule de muscles et de nerfs, pleine de colère, brise murs et plafonds pour profiter d’un plus grand espace et d’une totale liberté de mouvements. C’est ainsi que la verte créature refait surface avec le passé refoulé par Bruce.

UN INEXORABLE BESOIN DE LIBERTÉ
Le désir de liberté de Hulk (son besoin de grands espaces) est excellemment porté à l’écran lors de la séquence dans le désert. Comme pour l’oublier, le refouler une seconde fois, il est placé au plus profond d’une infrastructure souterraine (découpe schématique de la base militaire). Il commence enfermé dans une capsule, dont il se débarrasse vite, puis c’est au tour des cloisons de la prison militaire d’exploser sous la force des coups donnés. Il casse et détruit jusqu’à pouvoir enfin être à l’air libre. Pourtant, là encore, le cadre reste petit, c’est pourquoi chacun de ses bonds l’amène plus haut et plus loin. En vol, caressé par la brise, l’apaisement se lit enfin sur son visage (le rendu numérique est sur ce point-là saisissant). Devant le miroir une seconde fois (cette fois-ci c’est un rêve), Bruce essuie la buée sur la glace et c’est Hulk qui a pris le dessus et qui se reflète. Seule Betty saura retrouver celui qu’elle aime derrière le monstre. Sans arrêt traqué par les militaires, le géant vert atterrit dans une rue de San Francisco, et se retrouve face à la jeune femme. Vu de dos, il rapetisse et reprend forme humaine en même temps que Betty avance vers lui. Très jolie manière de conclure la séquence.

ENTRE LAIDEUR ET BEAUTÉ
Une scène dans ce film est ratée à mon goût (l’affiche aussi par ailleurs), celle dans laquelle Hulk est confronté aux trois chiens mutants. Non pas que l’action soit en elle-même décevante, mais les molosses y sont laids et ridicules. Heureusement, cette scène est encadrée de deux jolis moments : durant le premier, Hulk et Betty nez à nez s’observent plein de tendresse ; durant le second, après avoir écrasé les affreux canidés, Hulk regarde son reflet dans l’eau du lac comme le fait le monstre dans La fiancée de Frankenstein (James Whale, 1935).

FAIRE GAGNER DEUX PLACES AU NEUVIÈME ART
Si l’adaptation de Louis Leterrier (L’incroyable Hulk, 2008) renoue avec la série (la fuite du héros, le gros plan sur les yeux verts lors de la transformation…), celui d’Ang Lee est bien plus proche du comic book. D’une part pour les couleurs choisies, très vives. D’autre part, parce que Lee traduit génialement le format BD en langage cinématographique et à cette fin opte pour la multivision (le « split screen »). Les images glissent en des mouvements verticaux et horizontaux et leur enchaînement ne se limite plus à un découpage classique. Le travail sur les raccords est remarquable. Les plans par leur nombre multiplient les angles et les points de vue. Ainsi, dans une auréole grandissante, l’accouchement douloureux vient s’intercaller entre David Banner et son épouse, les séparant. De même, Glenn Talbot (Josh Lucas), rival scientifique, peut-être aussi concurrent amoureux, quoi qu’il en soit perturbateur, se place en une bande verticale entre Betty et Bruce et les recouvre à tout deux. Précédant le final et participant complètement à la mise en place d’une dramaturgie voulue pour le face à face du père avec le fils, les yeux de David Banner face caméra s’inscrivent en un bandeau gris dans la partie supérieure de l’écran pendant que l’histoire se poursuit dans la partie inférieure. Puis ce bandeau s’efface dans la nuit noire et la caméra descend lentement vers ce qui devient le théâtre de la dernière confrontation entre David et Bruce. Ces images composites sont non seulement une réussite esthétique mais aussi facilitent la narration, imposent un rythme plus soutenu ou ajoutent à l’efficacité des scènes d’action.

LE FINAL D’UNE TRAGÉDIE
Le parti pris d’Ang Lee pour la mise en images de l’entretien entre Bruce et son père est encore une très bonne surprise. Eclairés par des projecteurs, Eric Bana et Nick Nolte sont installés sur une estrade, une scène en vérité. Le décor y est simplement réduit à deux ou trois éléments. Le père, effrayant, se lance dans un discours plein d’emphase : il n’est pas parvenu à tuer son fils lorsque ce dernier n’était qu’un petit enfant, il lui propose maintenant de s’associer avec lui… De quoi rendre le principal intéressé fou de rage…

D’autres points renforcent le charme de ce Hulk (des détails de réalisation comme le lichen sur lequel s’attarde parfois une caméra songeuse, la musique toujours fabuleuse de Danny Elfman). Ang Lee ne laisse pas l’action dominer son film. Il soigne particulièrement la psychologie de ses personnages et leurs relations (celles de Betty et de son père sont également abordées). Il valorise de cette manière un univers qui au cinéma aurait très bien pu rester cantonné à la simplicité de la BD originale… Ang Lee s’approprie Hulk et fait pour la créature un père adoptif idéal.

Article paru sur le site Objectif Cinéma fin 2008.

4 commentaires à propos de “HULK”

  1. Je n’ai pas vu ce premier volet de Hulk, mais à la lecture de ce petit bijou de chronique, ça donne vraiment envie ! Oui, je me réconcilie petit à petit avec les films de super-héros et il faut dire que ces derniers mois on a eu de bien beaux exemples : le grand Batman, l’efficace et très réussi Iron Man, le décalé Hancock (même si hors-catégorie !) et donc bien sûr le second Hulk. Vivement l’arrivée de la ligue des Vengeurs

  2. Voilà, je l’ai enfin vu et je dois dire que je préfère nettement le second volet. Disons que celui-ci fait plus comic book et le suivant plus proche du cinéma tout court. Il y a un côté « série télé américaine » au premier degré qui m’ennuie, et puis le baratin psychologique interminable des relations père-fils, pffff… Sinon, de beaux effets spéciaux, mais là encore pas toujours : la créature est plus impressionnante et maîtrisée, je trouve, dans le deuxième film. Bon, la scène avec le caniche mutant est à se tordre de rire, et surtout ce manque de second degré frôle parfois le nanar ! Je préfère aussi, et de loin, le duo Edward Norton (plus crédible et plus torturé, moins plat aussi dans son jeu que Eric Banadinovich) / Liv Tyler.
    Le découpage dont tu parles est, c’est vrai, réussi, notamment les transitions entre les scènes façon comic ; mais à des moments c’est un peu « too much ». Voilà pourquoi je préfère la réalisation plus sobre et rigoureuse de L’incroyable Hulk par Louis Leterrier.

  3. Je ne sais pas si Ang Lee est allé puiser dans ses souvenirs d’enfance, mais on trouve dans La belle et le clochard (Luske, Jackson et Geronimi, 1955) un combat entre le chien errant défendant Lady contre trois gros chiens enragés, qui rappelle donc celui de Hulk défendant Betty contre les trois affreux chiens monstres.

    Belle et clochard-gamma dogs

    Belle et clochard-gamma dogs shadow

    Le traitement du combat dans le film de Disney se fait en une jolie réminiscence expressionniste, accentuant ainsi le côté fantasmagorique (les chiens devenant bel et bien des monstres).

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