Gran Torino

Clint Eastwood, 2008 (États-Unis)




Walt Kowalski, campé par Eastwood, peut pas avoir la paix deux minutes. Ses voisins Hmong qui attirent les ennuis, les gangs de gamins asiatiques, latinos ou afros qui font les malins à bord de voitures étrangères trafiquées et pleines de prétention, le curé du coin à la peau rougie qui a pas le tiers de son âge, pas un pour le laisser tranquillement siroter sa bière sur le pas de sa porte et reluquer la Gran Torino 72 qu’il bichonne. Kowalski foudroie tous ces gêneurs du regard et crache sa chique au pied de chacun d’eux.

L’histoire débute dans une église par une oraison funèbre, celle de la femme de Kowalski. La mise en scène et les quelques mots chuchotés soulignent l’isolement de Walt par rapport à sa famille qui n’ose plus l’entendre maugréer, ni affronter ses grognements de sanglier prêt à charger. Le vieil homme préfère rester seul à présent avec son chien et son confort américain. Kowalski est un vétéran de la guerre de Corée. Il y a vu et fait des choses pas bien belles qui le hantent et qu’il confesse non pas au curé à qui il ne révèle rien de bien choquant, mais dans la scène suivante au jeune Tao (Bee Vang) dans un décor dont la correspondance avec le confessionnal est évidente. Dans Pale rider (Eastwood, 1985), il jouait un prêtre, un cavalier solitaire, dont la vengeance dévastatrice permettait le salut d’une petite communauté de mineurs opprimés. Dans Gran Torino, le héros râleur mais brave homme prépare soigneusement son départ et, moins sauveur que vengeur, s’offre en sacrifice afin de faire payer les criminels qui s’en sont pris à ses voisins. Après le tonnerre des coups de feu, la caméra en plongée filme le corps allongé sur la pelouse dans une parfaite position de croix. L’histoire se clôt sur trois courtes scènes dont l’unité dit le véritable sujet du film : à l’église, la caméra montre maintenant le corps de Kowalski dans son cercueil, chez le notaire, où la famille fait preuve d’une inconvenante espérance, et sur la route sur laquelle Tao roule à bord de la fameuse Ford. Le legs paraît ainsi plus important que l’humanité dissimulée du bonhomme ou que le racisme feint (Kowalski débite insultes et lieux communs sur les étrangers mais joue avec cette attitude de façade, ce dont témoigne la scène chez son ami, le coiffeur rital ; ce dernier traite d’ailleurs Kowalski de « polak »). En outre, la Gran Torino devient le symbole de ce legs.

Qu’est-ce que Kowalski laisse derrière lui ? Pas une simple voiture, mais des valeurs : le respect d’autrui, l’éducation des gamins à laquelle il accorde un peu d’importance, le boulot (il en trouve pour son jeune ami asiatique et pas n’importe lequel puisqu’il l’entraîne sur un chantier de construction, comme si l’origine ethnique n’avait plus d’importance lorsqu’il s’agit de l’édification concertée de la société). Ces valeurs sont-elles aujourd’hui celles des Etats-Unis pour Eastwood ? La question est d’autant plus légitime que Walt a servi son pays durant la Guerre Froide, qu’il a assemblé des pièces de voitures trente années durant dans les usines Ford de Détroit (symbole de la prospérité et de la solidité américaines) et que la bannière étoilée flotte toujours devant la porte d’entrée de sa demeure.

Qu’est-ce que Eastwood laisse au cinéma ? Une filmographie impressionnante : un ou deux ratages, de petits films, de belles œuvres (Un frisson dans la nuit, 1972, Un monde parfait, 1993, Sur la route de Madison, 1995), un ou deux chef-d’œuvre (Impitoyable en 1992) et il n’est pas impossible que l’on reconnaisse Gran Torino parmi ces derniers avec le temps. Une empreinte de cinéaste : des réalisations au noble classicisme et un talent de metteur en scène qui amène le spectateur à se moquer de clichés pourtant bien réels (c’est ici le cas). Une image forte, construite autour de ces différents rôles, de sa période western italien à celle des méchants flics. Kowalski en est un concentré : peut-être un cousin de Nick Pulovski, le flic aigri de La relève (Eastwood, 1991), ou de Tom Highway, Le maître de guerre qui fait baver ses recrues et les cribles d’injures (Eastwood, 1987), il est surtout une projection de Harry Callahan en retraité (Dirty Harry, Don Siegel, 1972, Magnum force, Ted Post, 1974, The enforcer, James Fargo, 1977, Sudden impact, Eastwood, 1984, The dead pool, Buddy Van Horn, 1989).

Gran Torino est bien supérieur à L’échange (2008) qui le précède dans la filmographie de l’acteur-réalisateur. Il a d’autres prétentions qui sont manifestement atteintes. Et voir Eastwood à l’écran est si réjouissant !

2 commentaires à propos de “Gran Torino”

  1. En ce moment, Clint Eastwood est un réalisateur prolifique. En effet, à peine cinq mois après la sortie de L’échange, le voilà qui revient déjà avec Gran Torino. De plus, cette fois-ci, il est également acteur (sans doute la dernière fois selon ses propres dires). Sur fond de crise, dans un quartier d’une ville américaine, un vieil homme vit seul dans sa maison. C’est un ancien de la guerre de Corée. Il est aigri, il pense sa vie ratée, il est surtout profondément raciste. Quand une famille d’origine asiatique vient s’installer juste à côté de chez lui, on s’imagine que les choses peuvent très vite dégénérer, d’autant plus que le fils des nouveaux arrivants, Tao, tente de lui dérober la voiture à laquelle il est si attachée, une vieille Ford Gran Torino. Contre toute attente, une amitié naît entre eux. Cependant, un gang surgit. Il sème la terreur dans le quartier et menace Tao et sa famille…

    Dans Gran Torino, Clint Eastwood reprend plusieurs des thèmes qui lui sont chers : la vengeance, le justicier et surtout le père protecteur et spirituel (que l’on avait déjà vu en 2005 dans Million dollar baby). Certains peuvent déplorer un manque certain d’originalité. Pourtant ce long métrage est un pur régal. Les dialogues, drôles et désopilants, sont une grande réussite. C’est aussi un film très humaniste qui insiste sur l’ouverture à l’autre. Quant à Clint Eastwood en tant qu’acteur, il sait se montrer drôle, touchant et parodier certains de ses personnages passés (on pense plusieurs fois à ses rôles dans les westerns ou dans L’inspecteur Harry, Don Siegel, 1972).

    C’est donc encore une fois un grand film, à voir absolument (si possible en version originale car les extraits vus en version française sont déplorables !).

  2. J’ai aussi beaucoup aimé Gran Turismo… Pardon Gran Torino porté de main de maître par le grand Clint Eastwood, devant et derrière la caméra. Il dresse le portrait sans complaisance de ce vétéran de la guerre de Corée qui, malgré son côté aigri et raciste (et son franc parlé), dont tu parlais Titi, arrive à montrer également un côté plus humain et généreux de sa personne. Emouvant sans tomber dans le pathos et très drôle (les dialogues sont de purs bijoux, notamment ses joutes verbales avec le jeune curé, « puceau de 27 ans qui promet le Paradis »…). Il fait déjà parti de mes 10 films préférés vus de ce début d’année !

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