Ghost in the shell

Rupert Sanders, 2017 (États-Unis)

Dans une citadelle cosmopolite et plurielle, haute et étendue jusqu’à l’horizon, le ghost de Scarlet Johanson se meut. Parallèlement aux mouvements sveltes et vifs de la veuve noire (depuis 2010 et aperçue depuis régulièrement, d’Avengers à Civil War, et selon le calendrier Marvel jusqu’en 2020), l’actrice de son corps se dévêt. Ainsi, après désincarnations multiples, où Her s’avérait déjà nettement supérieure à une simple I.A., et après s’être glissée Under the skin, E.T.I. obscure et fascinante, Scarlet cette fois traverse un Avalon pour, de l’autre côté du miroir, devenir Major cybernétique, version réelle d’un anime haut de gamme, silhouette trompe-l’œil qui cherche à comprendre ce que véritablement elle est (Robocop de Verhoeven, 1987, en réminiscence). Adaptation américaine d’un manga décliné par Mamoru Oshii en deux longs métrages (Ghost in the shell, 1995, et Innocence, 2003) : d’Est en Ouest, quelle perte en translation ? Ou formulé de façon plus triviale, la copie a-t-elle seulement sa raison d’être ?

Il est très clair que le film de Sanders échoue à créer une atmosphère. Cette incapacité à nous placer dans une certaine disposition intérieure, finalement à créer une empathie avec le personnage du Major Motoko Kusanagi, on l’attribue en partie à la musique de Clint Mansell (qui a notamment signé les bandes originales des films d’Aronofsky, dont celle en 2001 de Requiem for a dream). Malgré le travail sur les sons de synthèses, les claviers cherchant à suspendre le temps, la bande originale n’offre rien à retenir. Elle reste toujours en-deçà de l’action ou des errances du Major. Comment défaire par ailleurs Ghost in the shell de la musique de Kenji Kawai ? Ses lentes percussions nous faisaient approcher un état de doux abandon, les sons vibrants des cloches et les chants sur certains titres nous faisaient croire à la sérénité d’un temple shinto. Dans la version de Sanders, ni rêve éveillé, encore moins de transcendance, le scénario repris continue de poser les questions essentielles chères à la sf (nature humaine, limites au transhumanisme…), mais jamais ne capte la dimension quasi mystique que le premier film atteignait. Toutefois, la musique n’est pas la seule en cause. La distance que l’on garde avec le film peut aussi venir du rythme, hésitant encore entre sf intellectuelle et film d’action (Matrix en spectre par exemple dès la première fusillade au ralenti). Le scénario est un autre élément de réponse possible. Alors que le récit du film de Mamoru Oshii, par son manque de limpidité et ses non-dits, laissait au spectateur compléter de ses propres interprétations, le scénario de la version 2017, parfois lourd en explications (la première scène avec Juliette Binoche est de ce point de vue clairement ratée), manque (ce qui convenait mieux au sujet) de zones d’ombre.

Pour revenir à la question initiale sur l’intérêt du film, la réponse n’est pourtant pas aussi cinglante que ce à quoi on pouvait s’attendre. Le film a d’abord pour première qualité de proposer à la vue une ville plutôt extraordinaire. Sans nom, la mégapole futuriste de Ghost in the shell est une cité aux deux cités. Il serait difficile d’en retrouver la source d’inspiration tant elle semble un enchâssement urbain complexe : Shanghai, Hong Kong et Tokyo se souvenant du Los Angeles futuriste de Blade runner lui-même traversé par ces mêmes mégapoles asiatiques… Le choix de Scarlet Johanson est aussi intéressant dans ce rapport à la ville, puisque son image de jeune étrangère perdue dans Tokyo et filmée par Sofia Coppola nous revient irrésistiblement à l’esprit (Lost in translation, 2003). Parlant du casting, outre Johanson dont les efforts de désincarnation suscitent un nouvel intérêt pour l’actrice, on a plaisir à retrouver les mimiques de Beat Takeshi ainsi que Michael Wincott, même si ce dernier disparaît assez vite. Idem pour Juliette Binoche qui, après le Godzilla de Gareth Edwards (2014), semble prendre plaisir à ce genre d’écart. Pour conclure, à la manière de son premier film (Blanche Neige et le chasseur, 2012), Ghost in the shell de Sanders n’est pas très satisfaisant. Jamais le ghost du spectateur ne parvient à se connecter au réseau. Cependant, respectueux de l’adaptation de Mamoru Oshii, enrichi d’un tissu de références nouvelles, augmenté de ce qu’est devenue aujourd’hui son actrice principale, la version de Sanders ne peut non plus complètement déplaire.






Sortie chez Paramount en dvd, Blu-ray, Blu-ray 3D et Blu-ray 4K UHD le 31 Juillet 2017.

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9 Replies to “Ghost in the shell”

  1. Je crois que, par tes mots dûment choisis, tu as bien synthétisé la nature de cette adaptation : la « perte en translation » n’est jamais compensée par l’exploitation de nouvelles directions. A ce titre, le rôle de la musique que tu développes dans le corps principal de ton texte est également de mon point de vue essentiel. La spiritualité est totalement absente au profit d’une pure paranoïa technologique assez trivialement traitée comme dans bien d »autres métrages US. Le Ghost in the Shell d’Oshii ne manifestait d’ailleurs pas cette défiance, considérant au contraire l’évanescence électronique du personnage comme une évolution lumineuse de la vie sur terre.
    Si Sanders nous la joue Total recall dans son script (pour filer la référence à Verhoeven de ton texte), on peut néanmoins regretter qu’elle soit à ce point sélective.

  2. Moi je trouve au contraire que ce film joue parfaitement son rôle, celui de l’adaptation, avec une vision et une approche différentes de celles de Mamoru Oshii. Alors certes le film est un peu plus trivial, mais le fait que son traitement, notamment scénaristique, soit plus simple, n’en fait pas pour autant un film simpliste. Il y a de vraies questions qui traversent ce film et sa vision de l’homme augmenté n’est pas inintéressante. Après c’est certain, ça manque parfois de subtilité et d’implicite.

  3. Je vous trouve bien sévère, Princécranoir et toi, et je rejoins volontiers Manu dans l’appréciation du film. Je ne trouve pas qu’il manque de spiritualité dans son questionnement de l’identité, et le fait qu’il soit moins hermétique que son prédécesseur (qui prenait une toute autre direction mais qui était clairement moins calibré grand public et s’adressait à un public de niche) n’est pas pour me déplaire non plus. Certes, c’est du divertissement mais pas con con pour autant. Et je n’ai jamais autant apprécié l’actrice que dans ce film,alors là, bravo Scarlett. Et j’ai beau être une femme, sa voix terriblement sexy a suffi pour susciter une certaine empathie envers le personnage. J’ai beaucoup aimé l’esthétique du film également, et même si les inspirations sont flagrantes, je m’en fiche car ça a marché pour moi, j’étais dedans et je ne me suis pas ennuyée une seconde.

  4. Tout à fait d’accord, le film peine à plaire à cause de ses lourdeurs. Dans l’original, ce qui était incroyable c’était justement les non-dits, ce qu’il fallait imaginer par soi même… Comme dans la plupart des films de SF. Aujourd’hui j’ai l’impression que les producteurs pensent que le spectateur est feignant et qu’il veut tout savoir. Je m’écarte un peu du sujet tout en restant dans la SF, mais ce qui est génial dans Blade runner par exemple c’est qu’on ne sait pas vraiment à la fin si Deckard est un répliquant ou non, c’est le spectateur qui choisit selon sa propre interprétation, et Scott a tout salopé en déclarant il y a 10 ans qu’il est un répliquant. Il a d’ailleurs aussi tout salopé en voulant absolument expliquer son chef d’oeuvre Alien en faisant Prometheus mais ça c’est encore une autre histoire et je m’égare… Mais ce que je viens d’écrire en tout cas me donne une idée d’article.

  5. Ah les manies des studios à trop peu faire confiance aux spectateurs ! Sur ta remarque et à propos des exemples que tu donnes ensuite, moi je suis partisan de « l’appropriation raisonnée » du film par le spectateur, j’invente le concept en l’écrivant (demain matin, probablement je trouverai l’idée mauvaise). « Appropriation » car le spectateur est seul face à l’oeuvre (c’est valable pour n’importe quelle oeuvre d’art) et est libre de sa relation avec elle (l’engloutir et « la rendre soi » dans le meilleur des cas, la réinterpréter pourquoi pas, et s’il nous plaît de laisser Deckard dans sa brume et ses interrogations, passons-nous des révélations postérieures au film, fussent-elles du réalisateur en personne -et c’est peut-être aussi pourquoi il faudra tenter de voir la suite de Villeneuve, Blade runner 2049, avec un tout autre « œil » -pour ce film, le mot est choisi- ; c’est de cette façon que j’ai vu Covenant, en le tenant à bonne distance d’Alien, Scott n’ayant jamais eu l’intention de refaire Alien). « Raisonnée » car je préfère avoir à l’esprit les intentions, ce qui a permis de faire le film, la volonté du réalisateur… J’essaye donc de ne pas oublier le « pourquoi » du film (ou de me poser la question si la réponse n’est pas évidente) et ensuite décide de m’accorder ou non avec ce pourquoi, bref de m’approprier le film. Mais je crois que je suis déjà confus. Vivement demain que j’efface tout ça.

  6. En plein accord avec ta critique. C’est joli mais Sanders ne met aucune âme dans ce film qui voudrait trouver une place entre un violent blockbuster et une oeuvre plus profonde pour n’être au final ni l’un ni l’autre.

  7. Le film de Mamoru Oshii avait beau être crypté à l’excès, il était habité par sa musique (en effet, difficile de se défaire de l’aria composé par Kenji Kawai en ouverture de programme, et Clint Mansell n’arrive clairement pas à égaler la puissance d’évocation de son modèle), par ses images qui invitaient à la contemplation de son univers, par ses personnages. La version de Rupert Sanders, beaucoup plus explicite et traversée par quelques trouvailles (la représentation de la plongée dans le ghost d’une geisha), est malheureusement dépourvu d’âme.

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