Gebo et l’ombre

Manoel de Oliveira, 2011 (Portugal, France)

Après L’étrange affaire Angélica (2011) et à 103 ans, Manoel de Oliveira adapte Gebo e a sombra de son compatriote Raul Brandão. La pièce a été écrite en 1923 mais fait écho à la crise mondiale qui depuis 2008 s’est installée.

Le premier plan malgré tout nous reste. João (Ricardo Trêpa) est sur un quai, près d’un bateau, face à l’océan. Il a le regard au loin. Cette ouverture de l’espace vers l’extérieur et ce plan où tout paraît possible sont des leurres. João n’est ni un marin, ni un aventurier, pas davantage un héros. Son romantisme s’évanouit presque aussi vite qu’il a été un instant considéré. João est un voleur tout autant que le malheur de sa famille. Absent huit ans, sa mère (Claudia Cardinale) l’attend toujours et garde foi en lui. Sa femme (Leonor Silveira) l’attend aussi mais, elle, a renoncé à toute illusion. Seul son père Gebo (Michael Lonsdale) a des nouvelles mais préfère les taire. João n’est plus qu’une ombre. Une ombre présente partout entre les murs où se passe le reste du film et où les lampes n’éclairent rien ou si peu.

Gebo et l’ombre fonctionne sur une économie de moyens qui entre directement au service de la parabole. Il se compose d’une poignée de très longs plan-séquences. Les changements d’axe ainsi que les champs-contre-champs sont rares. De plus, en dehors d’un ou deux plans de rues, le film ne se déroule que dans une petite pièce du foyer familial. Le huis clos et l’immobilisme qui s’en dégagent semblent ainsi indiquer qu’on ne peut pas échapper à la pauvreté ; ce qui fait même dire à une voisine (Jeanne Moreau) qu’ « il n’y a pas d’argent », alors qu’elle est assise devant une valise remplie d’argent…

Le vieux Gebo, que Daumier aurait pu croquer, est le seul à travailler. Il est comptable pour une grosse société et remplit chaque soir soigneusement ses grands cahiers de chiffres. Il ment pour protéger sa femme et se lamente pour son fils en silence. Il est prisonnier d’un système et de ses principes. A l’inverse, João œuvre sans se préoccuper de quiconque ni d’aucune valeur. C’est un criminel. Manoel de Oliveira le considère pourtant également comme un révolutionnaire. Le fils réagit en effet contre les cadres responsables de la misère de sa famille, à savoir Gebo son père et la société qui l’exploite : brusquement un soir, João vole l’argent que les employeurs ont confié à son père. Pourtant, Gebo décide de se faire accuser à la place de son fils et condamne ce faisant sa pauvre femme et sa bru à un plus grand dénuement. Est-ce un aveu d’impuissance ? La volonté égoïste d’en finir ? Ou bien a-t-il fini par comprendre les motivations de son fils et lui donne-t-il raison ? Le réalisateur se dispense de la fin plus optimiste de la pièce de Brandão. Une fois que João a fui avec l’argent sous le bras, personne ne le revoit. Et lorsque la lumière du soleil pénètre enfin dans la demeure, elle n’est ni divine ni salutaire. Elle entre avec les policiers chargés d’arrêter Gebo.





Dvd distribué par Epicentre films et sorti le 5 mars 2013. On signalera parmi les bonus les interventions des acteurs et des producteurs à l’avant-première qui s’est tenue à la Cinémathèque Française ainsi que les entretiens de Claudia Cardinale et Michael Lonsdale.

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