Flying fish

Sanjeewa Pushpakumara, 2011 (Sri Lanka)




Dans Flying fish, les seuls poissons apparents sont en lambeaux, écrasés à coups de pierres au détour d’un chemin, quand ils ne sont pas dépecés au marché. Pas de poisson volant ici, mais des personnages prisonniers de leur destin à travers trois histoires qui s’entremêlent, au point, parfois, de se confondre.

Amoureuse d’un soldat, Wasana tombe enceinte de lui. Une veuve tente d’élever ses enfants malgré la pauvreté. Menacé par l’armée, un père doit payer une lourde somme d’argent, sous peine de voir sa fille de treize ans enrôlée.

Flying fish plonge dans le quotidien des Sri Lankais, qui ont subi plus de 25 ans d’une guerre civile violente, entre l’armée et l’organisation séparatiste des Tigres tamouls. De longs travellings balayent les plaines verdoyantes de la campagne sri lankaise. Paisible en apparence, cette fausse quiétude cache un pays brisé par les conflits. La mort rôde. Où est l’ennemi ? On ne le verra pas, pas plus que d’éventuels combats. Mais la tension est palpable, la lassitude des habitants prégnante.

Tout comme les poissons volants, le bonheur semble être un mirage, une illusion. La guerre est officiellement finie, mais au plus près de la vie des Sri Lankais, le traumatisme est évident. La guerre est finie, mais pas de joie sur les visages, pas de foule en liesse : les plaies sont encore à vif. Si parfois le ciel s’éclaire et l’horizon se dégage, les rares moments de gaieté, ou d’intimité dans les couples, sont rares et toujours menacés par l’irruption du conflit dans le quotidien. La paix, l’harmonie, semblent hors de portée, dans le pays comme dans les relations humaines, familiales et amoureuses. Postés devant leurs bunkers, les soldats rebelles sont encore là. Ils obligent les civils à se procurer des armes, font irruption dans les écoles pour rappeler la force du peuple tamoul.

Comme s’ils pressentaient le danger et le malaise qui règne, les animaux sont eux aussi touchés par les blessures du Sri Lanka : des corbeaux repus de restes de poissons, des moucherons se débattant au fond d’un verre de thé, un lapin amoché qui rampe pour échapper à l’homme qui l’a capturé. Si les paysans du village n’arrivent pas à guérir de ces blessures indiscernables, leur espace vital semble tout aussi abîmé par la guerre. Le dérèglement perdure. La vie ne parvient que difficilement à reprendre ses marques, mais comme une tentative désespérée de faire revivre un lieu dévasté, c’est dans les ruines d’un temple que Wasana retrouve parfois son amant.

Lent, économe en dialogues, Flying fish porte en lui les souffrances d’une population meurtrie. Si souvent tout semble calme, les personnages se défoulent, cassent, brisent, écrasent soudain ce qu’ils trouvent autour d’eux, notamment les poissons. Des gestes empreints de désespoir, symboles d’une douleur extrême, d’une perte de repères. Aucun ne semble trouver l’apaisement, le réconfort. La guerre est finie. Apparemment. Reste une guerre intérieure, profonde, collective, personnelle. Combien de temps faudra-t-il pour accorder une paix à la mémoire des hommes ?


Maëlle Le Corre, pour la 33e édition du Festival des 3 Continents.

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